A peine quelques gardes, aux portes grandes ouvertes de ce palais blanc, assis au bord de l'eau bleue sur son quai de marbre, et l'on entrait sans formalités aucunes.—Oh! jadis, ce seuil redoutable d'Yeldiz, que tant d'êtres humains avaient franchi pour n'en plus sortir!—Quelques aides de camp dans les antichambres du prince, beaucoup de livrée dans les escaliers, mais pas un visage inquiétant nulle part; une impression de confiance et de bon accueil.

Ici se place un détail qui semblera bien personnel et bien puéril, mais qui s'est gravé dans mon souvenir parce que je lui ai dû l'une de mes plus complètes illusions d'être vraiment quelqu'un de cette Turquie, que j'ai tant aimée et dont rien ne me détachera. Par suite d'un quelconque incident de voyage, j'avais égaré mon chapeau de cérémonie (il sévit même là-bas, pour les Européens, notre imbécile haut de forme), et il m'avait fallu à la dernière minute demander au prince la permission de me présenter en fez; cela me conduisit donc à faire en entrant, pour la première et sans doute la seule fois de ma vie, le grand salut de cour à la turque: s'incliner beaucoup, toucher le sol de la main droite, ensuite porter la main au cœur, et puis se toucher le front pour finir.

Le prince nous fit asseoir près de lui, dans un de ces salons aux tapis merveilleux, dont les fenêtres donnent sur la féerie du Bosphore; on apporta le café dans les petites tasses aux pieds d'or et de diamants et la conversation commença.

L'envie me prenait bien de répondre en turc, cependant je n'osai point. Ne devais-je pas d'ailleurs imiter la correction de ce prince, qui parlait sans nul doute le français mieux que je ne parlais sa langue, et qui s'abstenait pourtant, de peur de mal s'exprimer? Et ce fut tout le temps notre ami commun qui traduisit.

Le prince était un homme d'une cinquantaine d'années, de petite taille, sans élégance dans la tournure, sans beauté sur le visage, mais avec des yeux de haute et claire intelligence, dont l'expression charmait. L'air très énergique, même un peu rude, il parlait d'une voix brève, autoritaire, mais qui se tempérait tout à coup par des intonations douces et bienveillantes. A ses quelques violences soudaines, à ses explosions de volonté, on sentait l'ancien captif, le longuement emmuré du palais, qui s'éveillait dans l'impatience de vivre et d'agir. Héritier d'un empire encore immense, qui allait de l'Adriatique à la mer des Indes, frôlait le Caucase et plongeait jusqu'au Soudan, il pouvait espérer un incomparable avenir, dans une Turquie nouvelle, où tous les esprits, après avoir brisé d'un coup les servitudes séculaires, ne songeaient qu'à courir vers les mirages du «progrès»...

Nous parlâmes surtout de la France, presque uniquement de la France; ainsi du reste que la plupart de ses compatriotes, il nous considérait comme la nation d'élite, en même temps que comme la nation amie par excellence, celle dont on aime tout, les coutumes, les idées, la littérature et le langage.

*
* *

Je passe trois années, pour en venir à la visite d'arrivée que je lui fis en 1913, quand je retournai dans son pays après la période terrible où tout faillit s'anéantir. En Europe, il ne restait plus qu'un lambeau de cette grande Turquie de jadis; mais elle était toujours vivante, toujours debout des deux côtés du Bosphore, ce qui semblait un rêve, après qu'on en avait pris le deuil,—et, parce que je l'avais défendue de toutes mes forces, j'y étais accueilli avec mille fois plus de reconnaissance que je ne le méritais, presque comme un libérateur.

On m'avait dit: le prince n'habite pour ainsi dire plus Dolma-Bagtché; il s'est choisi une retraite solitaire, haut perchée, en face, sur la côte d'Asie. Sans doute s'était-il retiré là pour mieux méditer sur les effroyables malheurs de sa patrie, méditer sur ce qui lui restait d'avenir, et aussi pour échapper à l'emprise allemande, qui se dessinait déjà intolérablement.

Il fut difficile à trouver, son ermitage, perdu sur une petite cime au milieu de la brousse. Ma voiture à la turque, louée sur la place de Scutari, monta péniblement par des sentiers de rocailles, sous ce chaud soleil d'un été d'Asie, et, quand j'arrivai, je pensai me tromper, tant la demeure s'annonçait petite et modeste. C'était cela cependant, et je pus m'inscrire, non sur un registre, car il n'y en avait pas, mais sur un bout de papier quelconque, fourni par un serviteur ahuri de me voir.