Pendant les quelques secondes où je fus seul, immobilisé à la place où la bonne dame d'honneur m'avait laissé, c'était bien mon droit de promener les yeux sur ce coin d'intérieur intime, dont les détails pouvaient déjà me révéler un peu de l'âme de la souveraine. Rien d'éclatant, rien de luxueux, dans ce salon aux proportions moyennes, où régnait un ordre parfait, et où les choses étaient d'une simplicité voulue, un peu austère, mais sans une faute de goût. Vraisemblablement celle qui habitait là devait subir les pompes officielles plutôt que s'y complaire. Aux murailles, sur les meubles, quantité de photographies, encadrées pour la plupart en des cadres de cuir tout unis, mais des photographies de princesses ou d'impératrices que soulignaient de grandes signatures.

Par une porte du fond, tout à coup, la reine... la reine, aussi étonnante de jeunesse dans le jour qu'aux lumières et vêtue d'une robe si simple que, n'eût été l'élégance suprême de sa silhouette, rien ne l'aurait trahie.

Le très court silence qui survint alors entre nous me parut s'agrandir de tout le silence de ce palais vide et entouré d'espace. Il y a, d'ailleurs, une petite émotion très particulière à causer pour la première fois en tête à tête avec une interlocutrice dont on ne sait rien, qui est pour vous une énigme,—enveloppée par surcroît, de majesté royale,—et qui au contraire sait beaucoup de vous-même, par des livres où l'on s'est trop donné... Les voyages, les livres, Sa Majesté ayant abordé ces sujets-là, je commençai d'éprouver une gêne, quelque chose comme un remords bien inattendu, au souvenir de mes attaques contre l'Angleterre, et je m'embrouillai dans de difficiles excuses. «Oh! interrompit la reine, sur un ton de confiance qui me toucha infiniment plus que n'auraient fait les reproches,—c'est fini, tout cela maintenant, n'est-ce pas?»—«Mais oui, madame,—répondis-je,—c'est fini...» Or, à ce moment même, avec inquiétude, je me rappelais certain article sur Rangoun, non paru mais déjà imprimé où j'incriminais beaucoup l'occupation anglaise en Birmanie; mon Dieu, aurais-je encore le temps d'y retoucher, d'en atténuer les termes?

L'indulgence, la bonté, la droiture, comme elles se révélaient bien, dès l'abord, dans les paroles de cette reine et dans son regard.

Et puis on sentait qu'elle aimait sincèrement notre pays. J'aurais donc souhaité lui parler de son Danemark où j'étais venu jadis, à ma sortie de l'École navale, pendant l'année terrible 1870, et où j'avais rencontré tant de sympathie pour la malheureuse France, tant de révolte contre nos ennemis d'alors et d'aujourd'hui. Mais avec une reine on ne conduit pas la conversation sur le terrain que l'on veut, surtout si c'est un brûlant terrain politique, et des sentiments, qui sans doute nous étaient communs, restèrent sous-entendus entre nous plutôt qu'exprimés. D'ailleurs je venais de rencontrer un grand portrait du kaiser et d'en croiser l'odieux regard; or, c'était en bas, dans une sorte de couloir de service où l'image avait été accrochée comme à une place de dédain, et cette relégation suffisait à indiquer les sentiments qu'inspirait le personnage aux hôtes de ce palais.

Après un moment, qui m'avait paru très court et qui avait été presque long pour une audience, Sa Majesté daigna me demander si je voulais visiter le palais. Le visiter en une telle compagnie, jamais je n'aurais osé y prétendre. Elle se leva, et je la suivis, pour une promenade inoubliable dans la somptueuse demeure sans habitants.

Nous passâmes d'abord devant un cabinet de travail, aussi simple que le salon. «—C'est mon bureau, où je ne vous fais pas entrer,—dit-elle en souriant,—parce qu'il est en désordre.» En effet, j'avais aperçu des liasses de papiers, jetés un peu partout comme pour un triage. (On se représente ce que peuvent être, malgré les dames d'honneur, malgré les secrétaires, la correspondance et la comptabilité d'une reine, lorsqu'elle pourvoit, comme celle-ci, à tant d'œuvres bienfaisantes, hôpitaux, refuges, asiles de petits abandonnés, etc. C'était le rangement de ces lettres qui avait dû retarder son départ pour Windsor.)

Sa Majesté ensuite ouvrit une porte haute et grande; là, soudain, après les sobres appartements particuliers, nous fûmes sans transition dans les galeries magnifiques, aux plafonds ouvragés, aux vives dorures, aux colonnades de marbre, aux murailles ornées d'inestimables tableaux de maîtres. Toujours personne; pas un huissier, pas un domestique. La reine, de sa main fine, faisait jouer les serrures, tourner les lourds battants dorés, et les salles se succédaient, aussi vides et silencieuses. Mais ce palais, qui allait devenir désert pour une saison, restait dans un ordre parfait et toutes les cheminées monumentales étaient décorées à l'intérieur, comme pour une fête, de merveilleux buissons d'hortensias bleus, d'azalées roses, d'orchidées et d'arums.

Dans des salles différentes, deux grandes toiles représentaient la reine debout, à côté du roi Edouard.

—«De mes deux portraits, lequel vous semble meilleur?»—demanda-t-elle.—«Incontestablement le second, madame; celui-ci.»—«Ah! n'est-ce pas? C'est bien plus mon regard.»—En effet, si dans l'un et dans l'autre le peintre avait rendu la teinte des prunelles en saphir clair, dans le second seulement se trouvait fixé le je ne sais quoi indéfinissable qui est l'expression et le charme.