Mais, au dedans, nous nous arrêtons saisis devant un luxe étrange, devant un groupe de femmes couvertes d'or et de pierreries, qui nous accueillent souriantes, au milieu d'un décor des Mille et une Nuits.
Nous sommes dans une cour intérieure, à ciel ouvert, avec, tout alentour, une colonnade et des arcades dentelées. Des mosaïques miroitantes recouvrent le sol et les murs jusqu'à hauteur d'homme; au-dessus, commencent les arabesques variées à l'infini, les étonnantes dentelles de pierre, rehaussées de bleu, de vert, de rouge et d'or. Les artistes patients qui ont décoré cette maison sont les descendants de ceux qui sculptaient les palais de Grenade, et ils n'ont rien changé, depuis tant de siècles, aux traditions d'art que leurs pères leur avaient léguées; ces mêmes broderies de fées, qu'on admire à l'Alhambra sous une couche de poussière, apparaissent ici dans tout l'éclat de leur fraîcheur neuve.
Les femmes qui sont dans cette cour, éblouissantes sous un rayon de soleil, ont des jupes de velours brodé d'or, des chemises de soie lamée d'or, des corsages ouverts presque entièrement dorés; aux bras, aux oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux ornés de pierreries; et leurs bonnets très pointus, leurs espèces de petits casques, sont formés avec des soies de couleurs éclatantes brochées d'or. Elles sont pâles, blanches comme de la cire, avec des yeux noirs très cernés, et leurs bandeaux «à la juive», noirs aussi comme des plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues.
La maîtresse de la maison est la seule personne dans ce groupe qui ne soit pas absolument jeune; les autres, qu'on nous présente comme des dames et qui doivent être mariées en effet, à en juger par le luxe de leurs vêtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une dizaine d'années. (Chez les juifs de Fez et de Mékinez, c'est l'usage de marier les filles à dix ans et les garçons à quatorze.)
Toutes ces petites fées nous tendent la main, avec de gentils sourires; l'accueil de la maîtresse de la maison est cordial et même distingué; elle est la plus somptueuse de toutes; sa jupe de velours cramoisi, son corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des dorures en relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfilées des perles fines et des émeraudes grosses comme des noisettes.
Nous n'étions jamais entrés dans une grande maison juive, et toute cette richesse inattendue et inconnue nous semble un rêve, après la misère sordide et les puanteurs de la rue.
Nous refusons de déjeuner, malgré les instances de nos hôtes; mais on a l'air si heureux de nous recevoir que, pour ne pas faire de peine, nous acceptons une tasse de thé.
C'est au premier étage que ce thé va nous être servi; montons par un étroit escalier de mosaïques aux marches très raides, suivis de toutes les petites femmes en costumes d'idoles; traversons une galerie supérieure festonnée, ajourée, dorée, et entrons dans un salon décoré en style d'Alhambra, pour nous asseoir par terre, sur des coussins de velours et de merveilleux tapis.
Par terre également, notre thé aux aromates fume dans des théières et des samovars en argent d'une grande richesse.
Les fenêtres de ce salon sont des petits trèfles ou des petites rosaces découpées avec une excessive recherche de formes; sur les murs, toujours ces mêmes mosaïques, ces mêmes dentelles de sculptures dont les Arabes ont l'inimitable secret; quant au plafond, c'est une série de petites coupoles, de petits dômes étoilés, pour lesquels il semble qu'on ait épuisé les combinaisons géométriques les plus rares et les plus difficiles, et aussi les mélanges les plus extraordinaires de couleurs.