Neuf heures.—Un cavalier tout poussiéreux, qui semble avoir couru grand train, nous arrive de Fez; il nous apporte ce que nous attendions pour pénétrer dans la sainte ville: des lettres du sultan adressées au pacha et aux aminns, nous donnant le droit de circuler et de visiter les jardins mystérieux d'Aguedal.
Alors nous faisons seller nos mules et, par l'espèce d'avenue grise, nous montons vers cette grande porte qui depuis hier attirait nos yeux.
Passant enfin sous la haute ogive encadrée d'arabesques et de faïences, nous faisons notre entrée dans Mékinez.
D'abord des fondrières, des ruines; d'autres remparts, d'autres enceintes, d'autres portes croulantes, démolies, images de la désolation et de la vétusté dernières. Quelques rares habitants, plaqués dans des recoins de murs et vêtus de burnous de la même couleur que les pierres, nous regardent entrer avec une expression de vague méfiance.
Des rues plus larges, plus droites qu'à Fez; l'aspect d'une ville plus majestueuse, mais plus délabrée encore et plus ensevelie. De grandes mosquées grises, des minarets immenses, dominent les places désertes. Et sur toutes les terrasses, sur tous les murs lézardés, sur tous les couronnements de portes, poussent de hautes herbes et des fleurs sauvages, résédas et pâquerettes, en jardins touffus ou en guirlandes retombantes; tout un parterre de fleurs blanches et jaunes recouvre l'ensemble de ces ruines.
Par de petites ruelles voûtées qui descendent, nous nous faisons conduire chez le jeune pacha, pour lui remettre la lettre du sultan, qui est le «sésame» nous donnant accès dans cette ville. Aux abords de sa maison, les murs ne sont plus décrépits, mais recouverts de chaux absolument immaculée, et les plantes sauvages ne garnissent plus les toits. Plusieurs graves personnages sont assis là sur des pierres, attendant une audience; ils sont drapés tous dans ces blanches mousselines de laine que retiennent des cordelières de soie et qui voilent des robes de dessous en drap bleu ou rose.
Le jeune pacha nous reçoit au seuil de sa porte; en murmurant une bénédiction pieuse, il baise d'abord le sceau du sultan sur la lettre que nous lui présentons; puis il la lit et se met à nos ordres pour nous mener à ces jardins d'Aguedal, que lui seul a le droit de faire ouvrir. Quand voulons-nous nous mettre en route?—Nous répondons: «Tout de suite,» n'ayant pas de temps à perdre,—et, sur un signe, on court lui chercher son cheval.
Presque aussitôt on l'amène, au galop, tenu en main par deux esclaves noirs, rétif et superbe dans la petite rue étroite où ses coups de pied font voler la chaux des murs. Il est blanc, à longue queue traînante. La selle et la bride, en soie vert d'eau, sont brodées d'or.
A la suite du jeune pacha, nous nous enfonçons dans la ville morte, dans les débris de Mékinez, qu'il nous faudra traverser dans toute sa longueur, le palais et les jardins du sultan étant très loin, du côté opposé.—Les rares passants s'inclinent devant le jeune chef, ou s'avancent pour baiser le bas de ses burnous.