Ensuite, quatre heures de régions absolument sauvages, déserts de palmiers nains et d'asphodèles comme nous en avons déjà tant traversés pour venir. Souvent nous nous retournons, afin de nous compter, afin de voir si aucun de nos muletiers, si aucune de nos mules de charge ne manque à l'appel, très incertains que nous sommes encore de la fidélité de nos gens. Et là, dans cette plaine unie où la végétation est courte, notre caravane serrée, marchant en bon ordre, est facile à embrasser d'un seul coup d'œil, paraît même bien petite, bien isolée, bien perdue.

Le premier, ouvrant la marche, chemine gravement le caïd responsable de nos têtes: un vieillard, en cafetan de drap rose sous un transparent de blanche mousseline; ses yeux sont éteints, sont morts; sa figure accentuée et dure semble taillée à grands coups de hache dans de la pierre brune, et sa barbe blanche est comme un lichen sur une ruine; il est droit, inexpressif, majestueusement momifié sur sa bête blanche, portant en travers sur sa selle son très long fusil de cuivre.


Mékinez!... Mékinez paraît au bout de la plaine désolée... Mais si loin encore! On comprend qu'on ne l'aperçoit que grâce aux lignes unies du terrain et à la très grande pureté de l'air. C'est une petite bande noirâtre, les murailles sans doute, au-dessus de laquelle se hérissent, à peine visibles, minces comme des fils, les tours des mosquées.


Longtemps nous marchons encore, jusqu'à un point où la vue nous est masquée par de vieux murs croulants, qui semblent enfermer d'immenses parcs. C'est la banlieue. Par une brèche, nous franchissons ces enceintes; alors nous sommes dans une région d'oliviers, plantés régulièrement en quinconces, sur un de ces sols d'herbe très fine et de mousse, comme on n'en rencontre que dans les lieux depuis longtemps tranquilles, non foulés par les hommes; ces oliviers, du reste, sont à bout de sève, mourants, couverts d'une espèce de moisissure, de maladie de vieillesse, qui rend leur feuillage tout noir, comme s'il était enfumé. Et les enceintes se succèdent, toujours en ruines, enfermant ces mêmes fantômes d'arbres alignés en tous sens à perte de vue. On dirait des séries de parcs abandonnés depuis des siècles, des promenades pour des morts.

Aussi sommes-nous surpris un peu étrangement d'apercevoir au passage, dans une de ces allées funèbres, un groupe de ces petits burnous d'éclatantes couleurs, verts, orangés, bleus ou rouges, qui indiquent des enfants en toilette parée... Derrière eux, des voiles blancs de femmes entourent une fumée grise, qui monte du sol vers les branches... Nos Arabes nous expliquent que c'est jour annuel de grande fête et de dînette sur l'herbe pour les écoliers de Mékinez: ils sont là aujourd'hui en partie de campagne, tous dans leurs beaux habits; ces voiles blancs aperçus au fond du tableau représentent les mères qui les ont accompagnés; cette fumée est celle du souper champêtre qu'on vient de leur préparer sur la mousse; et à présent leur dînette est finie; ils vont repartir, pour être rentrés dans la ville avant la tombée de la nuit.

Je crois que c'est une des choses les plus imprévues, les plus charmantes et aussi les plus mélancoliques que j'aie rencontrées au cours de mon voyage, cette fête enfantine, l'éclat de ces petits burnous aux nuances orientales, s'agitant sur l'herbe fine et rase de ce parc désolé.


Au sortir de ces murs et de ces oliviers, tout à coup Mékinez reparaît, très rapprochée, très près de nous, et d'aspect immense, couronnant de sa grande ombre une suite de collines derrière lesquelles le soleil se couche. Nous ne sommes plus séparés de la ville que par un ravin de verdure, fouillis de peupliers, de mûriers, d'orangers, d'arbres quelconques à l'abandon, qui ont tous leurs teintes fraîches d'avril. Très haut, sur le ciel jauni, se profilent les lignes des remparts superposés, les innombrables terrasses, les minarets, les tours des mosquées, les formidables casbahs crénelées, et, au dessus de plusieurs enceintes de forteresse, le toit en faïence verte du palais du sultan. C'est encore plus imposant que Fez et plus solennel. Mais ce n'est qu'un grand fantôme de ville, un amas de ruines et de décombres, où habitent à peine cinq ou six mille âmes, Arabes, Berbères ou juifs.