Et voici le pacha de Tanger, qui vient également nous conduire hors de ses domaines, vieillard à tête de prophète, à barbe blanche, tout de blanc vêtu, sur une mule blanche à selle rouge que quatre serviteurs tiennent en main. Notre ensemble a l'air d'une fête travestie, d'un joyeux méli-mélo de cavalcade.

Retournons-nous une dernière fois pour dire adieu à Tanger la Blanche, dont les terrasses dévalent au loin vers la mer sous nos pieds; disons adieu surtout à ces montagnes bleuâtres qui se dessinent encore de l'autre côté du détroit et qui sont l'Andalousie, la pointe extrême d'Europe prête à disparaître.

Il est une heure, l'heure fixée pour se mettre en route. Le drapeau de soie rouge du sultan, qui doit nous guider jusqu'à Fez, se déploie devant nous, surmonté de sa boule de cuivre; pour musique de boute-selle, nous avons les tambourins et les flûtes des sorciers du marché; et notre colonne s'ébranle, en grand désordre, très gaiement.

Dans la banlieue, sur du sable, nos chevaux, fort gais eux aussi, prennent l'allure sautillante des débuts de promenade. Nous passons d'abord entre des villas à l'européenne, des hôtels, où une quantité de belles dames touristes sont aux balcons, aux vérandas, groupées sous des ombrelles pour nous regarder défiler. Et vraiment on pourrait se croire tout simplement en Algérie à quelque marche militaire, à quelque parade de fête; bien que cependant le mauvais état des chemins et l'absence complète de voitures donnent à ces abords de ville quelque chose d'inusité et de singulier...

Du reste, autour de nous, tout change d'aspect bien vite. Au bout de quatre ou cinq cents mètres, l'espèce d'avenue bordée d'aloès par laquelle nous étions partis se perd complètement dans la campagne à l'abandon, s'efface, n'existe plus. Pas de routes, au Maroc, jamais, nulle part. Des sentiers de chèvres, tracés à la longue par le passage des caravanes; et le droit de traverser à gué les rivières qui se présentent.

Ils sont bien mauvais aujourd'hui, ces sentiers; le sol, détrempé par les pluies de l'hiver, cède partout sous les pieds de nos chevaux, qui s'enfoncent dans de la boue noirâtre, dans de la tourbe molle.

Les uns après les autres, les amis qui nous reconduisaient abandonnent la partie, reviennent sur leurs pas, après des poignées de main et des souhaits de bon voyage. Tanger a d'ailleurs très promptement disparu, derrière des collines désertes. Et bientôt nous nous trouvons seuls à suivre l'étendard rouge du sultan, nous qui devons continuer pendant une douzaine de jours la promenade, seuls au milieu d'un grand pays silencieux, sauvage, tout inondé de lumière...

V

Le même jour, à huit heures du soir. A la lueur d'un fanal, sous ma tente, dans un lieu quelconque où nous avons campé pour la nuit. Très seul tout à coup au milieu d'un profond silence, très tranquille après les agitations de la journée, et délicieusement reposé sur mon lit de camp, je me complais à avoir conscience des grandes étendues obscures d'alentour, qui sont sans routes, sans maisons, sans abris et sans habitants.

La pluie fouette les toiles tendues qui composent mes murailles et ma toiture, et j'entends le vent gémir. Le temps, qui était si beau au départ, s'est gâté à l'approche de la nuit.