Et là, devant nous, gens d'un autre monde rapprochés de lui pour quelques minutes, il a je ne sais quoi d'étonné et de presque timide qui donne à sa personne un charme singulier, tout à fait inattendu.


Le ministre présente au sultan, dans un sac de velours brodé d'or, ses lettres de créance, que prend en main l'un des chasseurs de mouches. Puis s'échangent les brefs discours d'usage: celui du ministre d'abord; ensuite la réponse du sultan, affirmant son amitié pour la France, d'une voix basse, fatiguée, condescendante, très distinguée. Puis nos présentations individuelles, nos saluts, auxquels le souverain répond par un signe de tête courtois—et c'est fini: le chef des croyants s'est assez montré pour des Nazaréens que nous sommes. Les esclaves noirs font tourner bride au beau cheval harnaché de soie; la momie chérifienne nous apparaît vue de dos, semblable à un grand fantôme, dans de vaporeux linceuls. La musique, qui s'était apaisée en sourdine pendant les discours, reprend un crescendo funèbre; un autre orchestre, de musettes et de tambourins, glapit en même temps sur des notes plus stridentes encore; le canon commence à tonner tout près de nous, affolant les chevaux; celui du sultan se cabre et rue, essayant de secouer sa momie neigeuse, qui reste impassible;—tous les autres, les six belles bêtes blanches qu'on tenait en main, s'échappent en bonds furieux; celui du carrosse doré se mâte tout debout sur ses pieds de derrière: les cinquante enfants noirs reprennent leur course échevelée absolument folle (ce qui est une chose d'étiquette chaque fois que le maître est en marche).

Et pendant le crescendo exaspéré de ces musiques, tandis que le canon continue son grand fracas sourd,—le cortège du calife s'éloigne de nous rapidement, comme une apparition qui serait chassée par un excès de mouvement et de bruit; il s'engouffre là-bas, dans l'ombre de l'ogive bordée d'arabesques bleues et roses.—Nous apercevons une dernière ruade du beau cheval essayant toujours de secouer son impassible cavalier blanc; puis tout disparaît, y compris le parasol rouge et les cinquante enfants de chœur qui se sont jetés sous cette porte comme un flot.—Une averse commence à tomber et nous courons à présent sur les hautes herbes mouillées, à la recherche de nos chevaux, au milieu de la débandade subite des soldats nègres habillés de rouge, de toute la pitoyable armée de singes. Un désarroi et un vacarme étranges succèdent au recueillement de tout à l'heure dans le gigantesque carré des murailles et des tours en ruines...


Enfin nous sommes remontés à cheval, pour aller, comme il est d'usage après chaque réception d'ambassade par le sultan, visiter les jardins du palais avec les vizirs.

Nous franchissons d'autres enceintes crénelées effroyablement hautes, d'autres vieilles portes ogivales aux battants bardés de fer, d'autres cours murées, où le sol est coupé de cloaques et de fondrières. Tout cela est vieux extraordinairement, tout cela est en ruines, imposant toujours et sinistre.—La plus solennelle de ces cours est un carré allongé de deux ou trois cents mètres, entre des murailles crénelées d'au moins cinquante pieds de haut. Aux deux bouts de cette cour s'ouvrent symétriquement de grandes portes, recrépies de chaux blanche ainsi que toutes les entrées du palais, et encadrées toujours d'arabesques bleues et roses, de mosaïques de faïence. Et chacune de ces portes est flanquée de quatre énormes tours crénelées, auxquelles on a laissé, comme aux remparts, la couleur sombre des siècles, et qui s'étagent en gradins, les tours extrêmes montant beaucoup plus haut que celles du centre. Rien ne peut rendre l'aspect farouche de ce lieu, ni l'effroi, ni la monotonie triste de ces murailles si hautes, de tous ces créneaux découpés sur le ciel.

Ensuite nous cheminons entre deux rangs de grands murs gris, encore inachevés, dans une sorte de couloir que le sultan fait construire, et élever beaucoup, pour que ses femmes puissent aller dans les jardins sans être aperçues de nulle part, ni des terrasses, ni des montagnes d'alentour. Nous entendons là une sorte de chœur religieux avec, de temps à autre, quelque chose comme un coup assourdi frappé sur plusieurs tambours à la fois. On dirait un service funèbre célébré dans quelque mosquée;—mais ce sont tout simplement des ouvriers qui travaillent, alignés au faîte d'un mur en terre battue.

Ils chantent, en adagio mineur, une complainte lamentable, et, à la fin de chaque mesure, qui dure bien quinze secondes, frappent un coup sur leur bâtisse, pour durcir leur pisé, avec un de ces lourds pilons de bois qu'on appelle des «demoiselles»; c'est tout leur travail, qui durera de cette manière jusqu'à ce soir.

Ils nous regardent venir, et nous aussi, nous les regardons, amusés et ébahis. Cela fait l'effet d'une gageure, d'une moquerie; mais nullement, ces gens-là sont sérieux. Il paraît même que chaque fois qu'on travaille à la journée pour le sultan, on y met cette solennité lente.