On éprouve quelque embarras à descendre de cheval, tant le passage est étroit. Il n'y a cependant pas de temps à perdre. En quittant la selle, tout de suite il faut se jeter dans la vieille petite porte basse, et entrer du même coup, pour n'être pas écrasé par le cavalier suivant qui arrive près derrière, poussé lui-même par tous les autres à la file. On tombe alors presque sur des baïonnettes dans un poste de soldats commandés par une espèce de vieux janissaire noir, qui aura consigne de ne plus jamais laisser sortir aucun de ses nouveaux hôtes français sans une escorte armée.
De tels abords ne sont guère souriants: mais, au Maroc, il ne faut pas s'inquiéter de l'extérieur des habitations; les entrées les plus misérables mènent quelquefois à des palais de fées.
Le poste franchi, nous arrivons dans un délicieux jardin: de grands orangers tout blancs de fleurs y sont plantés en quinconces au-dessus d'un fouillis de rosiers, de jasmins, de citronnelles et de giroflées. Puis une avenue dallée nous conduit à une autre porte, très basse aussi, au pied d'un haut mur, laquelle donne dans une cour d'Alhambra, tout en arcades festonnées, en arabesques, en mosaïques, avec des eaux jaillissantes dans des bassins de marbre... C'est là que l'ambassade va subir, pour commencer, les trois jours de quarantaine et de purification imposés toujours aux étrangers qui ont eu la faveur d'entrer à Fez.
Dans le désarroi de l'arrivée, je viens présenter au ministre ma requête, d'aller habiter seul, ailleurs, dans un gîte qu'un ami providentiel a bien voulu mettre à ma disposition.
Il sourit, le ministre, soupçonnant peut-être un vague projet de ne pas me purifier, un noir dessein d'échapper aux surveillances et de faire dès demain des promenades défendues. Mais il consent gracieusement. Et je remonte à cheval, sous la pluie qui tombe à présent fine et continue, pour aller à la recherche de mon logis particulier...
XX
Ce même jour d'arrivée, à neuf ou dix heures du soir, dans la solitude de ma maison...
De tous les gîtes qui m'ont abrité au courant de ma vie, aucun n'a jamais été plus sinistre que celui-ci, ni d'un accès moins banal. Et jamais n'a été plus brusque ni plus complète l'impression de dépaysement, de changement de moi-même en un autre personnage d'un monde différent et d'une époque antérieure.