Le caïd des Cherarbas et ses cavaliers nous ont quittés à la limite de leur territoire, et le chef de la région où nous sommes n'est pas venu à notre rencontre, ce qui est bien extraordinaire. Pour la première fois, nous voici sans escorte, seuls.

Avec les mules abattues, avec les gens embourbés dans la terre glaise, notre colonne, à la débandade, a bien une lieue de long maintenant. Et que faire? où nous arrêter? où nous remiser? où trouver un abri quelconque, dans ce pays sans maisons, sans arbres, où il n'y a pas même une hutte où l'on consentirait à nous recevoir?

En cet état, nous croisons une colonne au moins aussi nombreuse que la nôtre: d'abord des cavaliers, et, derrière eux, des chameaux portant une quantité de femmes voilées et de bagages. C'est, paraît-il, le train de voyage d'un caïd d'une province éloignée, qui revient de faire visite au sultan. Ces gens-là sont, comme nous, en détresse dans la terre grasse et glissante.

Enfin, voici le chef retardataire qui arrive au-devant de nous avec sa troupe. Il s'excuse beaucoup, il était à poursuivre trois brigands zemours très redoutés dans le pays; il les a capturés avec leurs chevaux. Ils sont maintenant ligotés en lieu sûr, dans sa maison, d'où ils seront conduits à Fez pour y être mis au supplice du sel, comme la loi le commande.

Tandis que nous continuons à grimper très péniblement sous la pluie, avec des glissades et des chutes, dans ces affreuses petites vallées toutes pareilles aux parois de terre grise, je me fais conter en détail ce supplice du sel, qui est de tradition fort ancienne.

Voici, c'est le barbier du sultan qui en est chargé. Dans un lieu public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l'intérieur de chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu'à l'os. En étendant la paume, il fait ensuite bâiller le plus possible les lèvres de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans chacune des fentes, et, pour que cet arrangement atroce dure jusqu'à la mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de bœuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n'en sortiront jamais, que personne au monde n'aura pitié de lui, que ni jour ni nuit il n'y aura trêve à ses crispations ni à ses hurlements de douleur.—Mais le plus effroyable, à ce qu'il paraît, ne survient que quelques jours plus tard,—quand les ongles, poussant au travers de la main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue... Alors, la fin est proche: les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se briser la tête contre les murs...

Je prie instamment les personnes à théories humanitaires toutes faites au coin de leur feu de ne point crier à la cruauté marocaine. D'abord je leur ferai remarquer qu'ici, au Moghreb, nous sommes encore en plein moyen âge, et Dieu sait si notre moyen âge européen avait l'imagination inventive en fait de supplices. Ensuite les Marocains, de même que tous les hommes restés primitifs, sont loin d'avoir notre degré de sensibilité nerveuse, et, comme d'ailleurs ils dédaignent absolument la mort, notre simple guillotine serait à leurs yeux un châtiment tout à fait anodin qui n'arrêterait personne. Dans un pays où les voyages sont si longs et les routes nullement gardées, on ne peut en vouloir à ce peuple d'avoir introduit dans son code quelque chose qui donne un peu à réfléchir aux pirates des montagnes.


A force de monter, nous atteignons les sommets de cette chaîne et, dans une éclaircie entre deux grains, la plaine d'au delà nous apparaît en profondeur sous nos pieds, bien moins grande que celle du Sebou, mais merveilleusement fertile et très cultivée; une sorte de cirque intérieur, bordé là-bas de montagnes où il nous faudra camper demain soir et qui sont beaucoup plus élevées que celles que nous venons de gravir.

A mi-côte, sur le versant où nous allons maintenant descendre, un village est perché: une centaine de huttes de chaume avec clôtures de cactus, groupées autour d'une vieille construction mauresque qui est en même temps la citadelle et la demeure du caïd. Pas plus d'arbres que précédemment, dans cette nouvelle région; rien que les oliviers et les orangers d'un jardin mystérieux qu'enferment les murs de la petite forteresse.