Mais bientôt cette impression se fixe tout à fait, quand se dessinent, dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec leurs encadrements d'arabesques.
Sur un versant de colline, à deux cents mètres des murs, dans un cimetière abandonné, où les vieilles tombes sont recouvertes de lichens jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise. Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, trempés de pluie. Et c'est piteux à voir, comme un déballage de saltimbanques en hiver.
En plus de la mouna sur pied qui nous est due, on nous apporte ce soir, par galanterie, plusieurs plats tout préparés et tout chauds. C'est, du reste, la première apparition dans notre camp d'un genre d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appelés à faire grande connaissance dans les banquets de Fez: une énorme boîte ronde, que surmonte une couverture, un toit plutôt, de forme conique très aiguë, en sparterie peinturlurée. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours être présentés là-dessous, et apportés sur la tête des serviteurs. A la tombée de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent, coiffés tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus, relevés, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les déposent sur l'herbe, devant la tente du ministre.
Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faïence, remplies d'aliments en pyramide: un couscouss sucré; un couscouss salé, surmonté d'un édifice de poulets; un mouton rôti; ou bien une pile de ces petits gâteaux très aromatisés qu'on appelle au Maroc des «sabots de gazelle.»
Et nous mangeons de tout cela, sous la tente, le soir; notre petite table disparaît sous les plats monstrueux; on dirait d'un souper chez Pantagruel. Et, avec nos reliefs, nos gens ensuite feront la fête jusqu'au jour; demain il ne restera plus rien de ces monceaux de victuailles; on n'imagine pas ce que des Arabes, en temps ordinaire si sobres, sont capables d'engloutir, lorsque le destin les a désignés pour escorter une ambassade.
XI
Lundi 8 avril.
La trompette de réveil ne sonne pas ce matin dans notre camp: cela veut dire que nous sommes bloqués par la pluie; que la rivière de Czar-el-Kébir (l'Oued Leucoutz) est, comme nous le craignions, infranchissable.
On se lève donc plus tard que de coutume, ayant dormi sous une tente mouillée, au-dessus d'une prairie mouillée, entre des couvertures mouillées.