«—Consolez-vous, Madeleine, consolez-vous... les pleurs, ça ne sert à rien. J'sais ben que c'est la grande ressource des femmes!... quand elles ont du chagrin, elles s'en prennent à leurs yeux... Mais, faut pas vous désoler comme ça... on ne sait pas encore ce qui peut arriver!...
»—Ah! mon cher Jacques.... c'est en vain que vous voulez me consoler! je vois bien que c'est fini!... qu'il n'y a plus d'espoir... Je voudrais en vain prendre sur moi et avoir du courage... je m'étais habituée à ma situation... je la supportais sans me plaindre; mais à présent, oh! à présent, je sens que je serai plus malheureuse.
»—Je vous dis que vous êtes un enfant de pleurer.... et pour qui?.... mon Dieu! pour des gens qui n'en valent pas la peine, qui ne méritent pas vos regrets...
»—Oh! le scélérat!.... le gredin! se dit Dufour, c'est de nous qu'il parle, j'en suis sûr, et il trouve que nous ne méritons pas qu'on s'intéresse à notre sort... Hum! brigand! si j'avais un pistolet, comme je t'ajusterais par le trou de cette porte!»
Au bout d'un moment et après avoir essuyé ses yeux, la jeune fille reprend:
«Vous trouvez qu'ils ne méritent pas l'intérêt que je leur porte..... Ah! Jacques!.... vous ne pouvez penser comme moi, vous; vous ne pouvez sentir ce que j'éprouve pour eux... j'espérais que cela tournerait autrement... je vois bien qu'il faut renoncer à cet avenir dont je m'étais flattée. Mais rester ici... ce Babolein... madame Grandpierre... Hélas! je suis bien tourmentée!...
»—Oui, oui, je vous comprends!... Pauvre Madeleine! cela ne devrait pas être ainsi... Plus que tout autre, je dois vous plaindre, moi!...—Vous, Jacques?...—Oui, moi... mais ça ne vous servira pas de grand'chose,... malheureusement!... Allez vous reposer, Madeleine; allez, et je vous le répète, ne versez plus de larmes pour des gens qui n'en valent pas la peine.—C'est bien aisé à dire cela, mais je n'ai pas appris à commander à mon cœur!»
Jacques serre la main de la jeune fille et s'en retourne par le corridor; Madeleine ouvre une porte, disparaît, et la lumière disparaît avec elle.
«Ce que j'ai entendu me semble assez clair,» se dit Dufour en quittant la fente de la porte... «Cette jeune fille s'intéresse vivement à nous: elle voudrait nous sauver, et se désole parce qu'elle voit que c'est impossible.... Ce misérable Jacques nous tuera avec sa faux.... comme des coquelicots!.... Ah! si Victor avait entendu cette conversation! mais il dort comme s'il était chez lui... Que faire?... si j'appelais Madeleine... les autres m'entendraient aussi, et ils accourraient plus vite! Je ne me suis jamais trouvé dans une pareille situation.»
Dufour se remet à marcher dans la chambre, à écouter aux portes; mais il n'entend plus rien. La fatigue l'emporte bientôt sur l'inquiétude, ses yeux se ferment malgré lui. Il se décide à se coucher et à attendre, comme Victor, les évènements. Il place en soupirant sa montre sur la table de nuit; mais bientôt, ne l'y croyant pas en sûreté, il la fourre sous son traversin et pose sa tête dessus en se disant: «On ne l'aura qu'avec ma vie!... Je crois que j'aimerais mieux mourir que d'être volé!... dépouillé!... Qu'ils y viennent!... Je n'ai pas d'armes... mais le courage en tient lieu.... Tout m'en servira d'ailleurs.... tout jusqu'à... Ma foi, oui... cela peut donner un bon coup et étourdir un homme... Cachons-le aussi.»