Le jeune homme rentre dans sa chambre; ce que Saint-Elme lui a dit revient sans cesse à sa pensée. La nuit, il ne goûte pas un moment de repos. Le lendemain il se rend chez Jacques dans l'espoir qu'auprès de la jeune fille il trouvera un peu de calme; mais c'est en vain qu'il veut se distraire: même à côté de Madeleine, le souvenir des quatre-vingt mille francs le poursuit; il ne rêve, il ne songe qu'à cet or qui fond si vite dans ses mains.
Madeleine regarde le jeune homme avec inquiétude, et lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur Armand? vous semblez plus triste qu'à l'ordinaire.—Je n'ai rien.... rien de nouveau.—Oh! si... vous avez du chagrin;.... mais j'en devine le motif: votre sœur me l'a dit.—Comment! que vous a dit ma sœur?—Que votre propriété allait être vendue à un étranger... Vendre la maison où l'on est né;... ah! cela doit faire bien de la peine...—Oui, Madeleine, en effet;... cette vente m'occupe sans cesse.—Mon Dieu! que n'ai-je été riche!... Je voudrais tant vous voir heureux... Oh! oui, je vous aime bien!... et je ne rougis pas de cet amour-là,... il est si pur!... Ah! vous ne me croyez pas peut-être!... mais la pauvre Madeleine aurait donné sa vie pour vous et votre sœur.
»—Bonne fille!... je vous crois;... mais vous ne pouvez rien changer à mon sort... Adieu! Madeleine, adieu!»
Armand s'est éloigné de la maison du garde; il se rend à l'endroit du bois où la veille il s'est reposé avec Saint-Elme. Un homme mal vêtu est assis sur un tronc d'arbre. Armand va passer sans s'arrêter. Cet homme l'appelle.... C'est Saint-Elme qui a barbouillé son visage, jauni sa peau, rasé une partie de ses sourcils, et s'est rendu tellement méconnaissable qu'Armand est quelques instans avant de le reconnaître.
«Comment me trouves-tu? dit Saint-Elme.—C'est incroyable!—J'ai joué la comédie; je sais me grimer; et, si je l'avais osé, chez vous, certes, le comte ne m'aurait pas reconnu.—Comment? N'importe! Quand arrive-t-il ton acquéreur?—Je n'en sais rien... Je pense que tu as renoncé à ton projet?—Non, mon cher, je veux te servir malgré toi...—Tu l'espères en vain..... On doit aller au-devant du comte jusqu'à Sissonne dès qu'il annoncera son retour.»
Saint-Elme frappe la terre avec fureur, puis reste quelques instans en méditation;... enfin il répond: «Si tu veux me seconder, je suis encore certain de réussir.... Tu m'ouvriras une des portes du jardin dont tu as toujours la clé sur toi... Je m'introduirai dans ta chambre;... je m'y cacherai;... ensuite....
»—Non,... non,... te dis-je! n'y compte pas... Adieu!... je ne veux plus t'entendre.»
Armand s'enfuit à travers le bois; il sent sa faiblesse, et craint d'écouter celui qui lui a déjà fait faire tant de fautes, et qui maintenant veut le pousser au crime. Il se promet de ne plus revoir Saint-Elme. Il rentre, et s'enferme dans sa chambre où il passe toute la journée. Le lendemain il ne descend de chez lui qu'au moment du dîner. Il apprend alors qu'on a reçu dans la matinée une lettre du comte. Il est à Montcornet, et annonce son retour pour le lendemain.
»Ainsi,» dit la jeune Emma, «demain matin nous irons au-devant de mon oncle, n'est-ce pas, madame? puisqu'il doit quitter la voiture à Sissonne.—Oui, dit Ernestine, aussitôt après le déjeuner nous nous mettrons en route.»
Armand se sent soulagé en apprenant que le comte ne reviendra pas la nuit par les bois. Après le dîner, il sort, et cette fois il n'hésite pas à se rendre à l'endroit où il a l'habitude de trouver Saint-Elme.