«Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est allé brusquement hier... sans rien dire à personne... Je croyais, moi, qu'il n'était allé que se promener dans les environs.—Non, Louise... il est retourné à Paris... Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et je suis étonnée...—Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant se plaire chez madame...—Tu crois, Louise, ah! je voudrais déjà être à demain...—Madame paraît bien agitée... Est-ce qu'il doit arriver quelque chose à M. Durand?—Quelque chose?... J'espère que non... Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.—Mon Dieu! est-ce que M. Durand est allé se battre?...—Je ne vous dis pas cela, Louise... Vous êtes d'une curiosité!—Pardon, madame.»

La femme de chambre avait fini son service, elle s'éloignait, sa maîtresse la rappelle.

«Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...—Oui, madame.—Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir où tout est en désordre.»

Louise s'approche du tiroir où il n'y avait rien de dérangé, mais elle fait semblant d'y être très-occupée, parce qu'elle voit bien que sa maîtresse veut qu'elle reste là. Au bout de quelque temps Caroline lui dit: «Louise..... j'ai oublié à Paris bien des choses dont j'ai besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?—Si, madame, quand vous voudrez...—Mais le plus tôt possible... demain peut-être... Je vous donnerai la note de ce que je veux...—Oui, madame.—Si, par hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est, je crois, notre voisin, rue Richer...—Oh! alors, madame, je passerai naturellement devant chez lui.—Vous pourriez... Il serait peut-être convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade... blessé... s'il ne lui est rien arrivé.—Certainement, madame, que je peux demander tout ça...—Sans dire... qui vous envoie...—Oui, madame, ce sera de moi-même... Mais si en effet il était arrivé quelque chose à ce monsieur.—Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez vous-même...—Oui, madame!...—Et vous reviendrez ici le plus promptement possible!—Soyez tranquille.»

Caroline congédie sa femme de chambre un peu plus satisfaite par ce qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne à Louise ses commissions pour Paris.

Jean, accompagné seulement de son domestique, s'était rendu au rendez-vous qu'il avait indiqué à Valcourt, et celui-ci ne s'était point fait attendre. Le résultat de cette rencontre fut un coup d'épée que Jean reçut dans le côté; car, comme élève de Bellequeue, quoiqu'il maniât très-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'à Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu'à attaquer, et il fut vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'être en pareille circonstance, et trouvant à Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'était battu avec lui, Valcourt aida le domestique à placer son maître dans une voiture, puis le salua en le quittant.

La blessure de Jean n'était point dangereuse; mais, dans le trajet, il avait perdu beaucoup de sang, il en résulta une grande faiblesse, et malgré tout son désir de donner de ses nouvelles à Caroline, le lendemain de son duel, il n'était point encore en état de conduire une plume; le médecin lui avait même recommandé beaucoup de calme, s'il voulait être plus tôt guéri.

Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour n'est point satisfait. Jean se désolait d'être retenu sur son lit, et il songeait à envoyer son domestique à Luzarche, lorsque Louise parut dans son appartement.

Jean fit un mouvement de joie... puis il devint pâle comme la mort et eut une faiblesse, parce qu'il n'était pas encore en état de supporter la moindre émotion. La femme de chambre courut lui porter secours en s'écriant: «Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien raison d'être inquiète, de craindre pour lui...»

Malgré sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant à lui, il dit en souriant à Louise: «Quoi!... votre maîtresse a eu la bonté d'être inquiète de moi?—Certainement, monsieur.... c'est-à-dire je dois avoir l'air d'être venue de moi-même, mais c'est elle qui m'a envoyée...... Vous vous êtes donc battu, monsieur? Vous êtes donc blessé?—Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientôt guéri, je le sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame Dorville a pensé à moi... Louise, dites-lui bien que sitôt que je serai en état de sortir, c'est près d'elle que je me rendrai....—Oui, monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade ensuite... D'ailleurs, je suis bien sûre que madame m'enverra savoir de vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-même... comme aujourd'hui. Adieu, monsieur, je retourne bien vite près de madame, car elle est bien pressée de savoir de vos nouvelles.»