Après le dîner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris d'être déjà avec Caroline comme avec une ancienne connaissance. Cependant il ne se permettrait avec elle aucune liberté, aucune familiarité que la plus stricte décence n'autorisât. Mais l'amabilité, la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et il est tout étonné de voir que l'on peut être très-aimable dans le monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose. Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au piano, et Caroline dit à Jean: «La musique va vous ennuyer? Vous ne l'aimez pas?
»—Pardonnez-moi,» répond Jean, «je l'aime beaucoup à présent, et je commence même à... à chanter un peu.
»—Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons... voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous avons là de quoi chanter.»
Caroline se met au piano, Jean se place derrière elle, il choisit un morceau qu'il connaît, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup mieux et avec expression, parce qu'étant placé derrière la chaise de Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est une glace, et bientôt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne, et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.
«Eh bien! pourquoi donc vous arrêtez-vous?» dit Caroline. «Cela allait si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut travailler.»
Jean achève le morceau. Caroline s'écrie à chaque instant: «C'est étonnant... en si peu de temps... savoir déjà si bien chanter... suivre la mesure!... sentir la musique!...»
Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait depuis un an.
«Je sais aussi quelques duos,» dit Jean qui a déjà moins peur de chanter. «—Des duos!... Lesquels?...—Mais... d'abord celui que vous avez chanté... à cette grande soirée où... je vous ai rencontrée.—Ah! je me rappelle: le duo des Aubergistes de qualité. Le voilà; nous allons l'essayer ensemble.»
Jean se sent tout ému en entendant la jolie voix de Caroline, il ose à peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix lorsqu'il parle d'amour.
«Nous ferons quelque chose de vous,» dit Caroline; «Laure chante bien, elle vous donnera des leçons... Ce serait vraiment dommage de ne point faire de vous un bon musicien.»