—« Mais sans doute après-demain. »
Il était de bonne foi dans sa réponse. Il avait calculé qu'il faudrait à Suzanne environ vingt-quatre heures pour ses préparatifs à elle, si elle se décidait. Si elle se décidait? Ce seul doute sur l'issue de sa démarche lui faisait maintenant tant de mal qu'il ne le discutait même pas. Depuis la scène de l'Opéra, où il l'avait laissée pâle et comme foudroyée dans l'ombre de l'arrière-loge, il s'était imposé la plus surhumaine contrainte, en endiguant le flot de ses désirs passionnés. Son espérance soudaine était comme une brèche ouverte, par laquelle ce flot se précipitait, furieux, effréné, d'un jet si violent qu'il renversait, emportait tout. Sa folie alla, par cette matinée qui précéda l'entrevue, jusqu'à passer chez deux ou trois marchands d'objets de voyage de l'avenue de l'Opéra, pour y examiner des malles. Depuis le départ de Vouziers, personne, dans la famille Vincy, n'avait quitté Paris, même pour vingt-quatre heures. Il n'y avait, rue Coëtlogon, comme instruments d'emballage, que deux vieux coffres mangés aux vers, et trois valises de cuir délabrées de vétusté. Ces soins matériels, qui donnaient comme une réalité concrète aux chimères du jeune homme, trompèrent la fièvre de son attente jusqu'à l'heure du rendez-vous. L'hallucination du désir avait été si forte que la vue des circonstances réelles ne se produisit en lui qu'au moment où il entra dans le petit salon de la rue Murillo. Tout restait à faire.
—« Madame va venir... » avait dit le domestique, en le laissant seul dans cette pièce. Il n'y était pas revenu depuis le jour où il lisait ses vers les plus choisis à celle qu'il considérait alors comme une madone. Était-ce, de la part de cette dernière, une suprême ruse que ces cinq minutes d'abandon, avant leur entretien, dans cet endroit, si rempli pour lui de souvenirs? Ils se dressèrent en effet devant lui, ces souvenirs, mais pour le remuer d'une tout autre émotion que celle dont se flattait Suzanne. Ce cadre d'élégance, tant admiré jadis, lui faisait horreur maintenant. Il lui semblait qu'une vapeur d'infamie flottait autour de ces objets, dont beaucoup avaient dû être payés par Desforges. Cette horreur accrut encore en lui la volonté d'arracher celle qu'il aimait à ce passé de honte, et, quand elle apparut sur le seuil de la porte, ce n'est pas la tendresse qu'elle rencontra dans ses yeux, mais le fixe, l'implacable éclat de la résolution prise. Quelle résolution? De tous deux elle était la plus émue à présent, la plus incapable de se maîtriser. La blancheur de sa longue robe de dentelle faisant ressortir les teintes jaunies de son visage, épuisé par l'anxiété de ces derniers jours. Elle n'avait pas eu besoin d'avoir recours au crayon noir pour cerner ses yeux, comme il arrive aux comédiennes du monde aussi bien qu'aux autres; ni d'étudier le geste par lequel, à la vue du jeune homme, elle mit la main sur son cœur, en s'appuyant au mur, afin de ne pas tomber. Au premier regard, elle avait compris qu'il lui faudrait livrer une rude bataille pour le reconquérir, et tout son être tremblait. Il y eut entre les deux amants un de ces passages de silence où il semble que l'on entende frémir le vol de la destinée, tant ils sont redoutables et solennels. La durée de celui-ci fut intolérable pour la malheureuse, qui le rompit la première en disant d'une voix très basse:
—« Mon René, que tu m'as fait souffrir!... » Et, s'avançant vers lui, folle d'émotion, elle lui prit les deux mains et s'abattit sur sa poitrine, cherchant ses lèvres pour un baiser. Il eut l'énergie de la repousser.
—« Non, » disait-il, « je ne veux pas... »
—« Ah! » gémit-elle en se tordant les bras, « tu y crois donc toujours, à ces abominables soupçons!... Et tu n'es pas venu, et tu m'as condamnée ainsi sans m'entendre!... Et quelles preuves avais-tu pourtant?... De m'avoir vue sortir d'une maison!... Et pas un doute en ma faveur, pas une seule des vingt hypothèses qui pouvaient plaider pour moi!... Si je te disais pourtant que dans cette maison habite une amie malade, que j'étais allée voir ce jour-là?... Si je te disais que la présence de l'autre personne, dont la vue t'a rendu fou, avait la même cause? Si je te le jurais sur ce que j'ai au monde de plus sacré, sur... »
—« Ne jurez pas, » interrompit René durement, « je ne vous croirais pas, je ne vous crois pas... »
—« Il ne me croit pas, même maintenant; mon Dieu! Que faire? » Elle marchait, à travers la chambre, en répétant: « Que faire? Que faire? » Durant toute cette semaine, elle avait tourné et retourné cette idée qu'il pouvait cependant être assez irrité contre elle pour ne pas la croire. Qu'il lui restât un soupçon, un seul, et elle était perdue. Il la suivrait de nouveau ou la ferait suivre. Il saurait qu'à chaque visite à la maison de la prétendue amie, elle se rencontrait avec Desforges, et ce serait à recommencer? À quoi bon continuer de mentir, alors? Et puis, elle en avait assez de tant de tromperies. Maintenant que la plus sincère des passions grondait dans son cœur, elle éprouvait le besoin de dire à son amant la vérité, toute la vérité, mais, en la lui disant, de lui crier aussi cette passion, et, cette fois, il faudrait bien qu'il entendît ce cri suprême, et qu'il y crût. Et, comme hors d'elle: « C'est vrai, » dit-elle, « je te mentais... tu veux tout savoir, tu sauras tout... » Elle s'arrêta une minute, et passa les mains sur son visage, avec égarement... Hé bien! Non! Elle se sentait incapable de se confesser ainsi... Il la mépriserait trop, et, imaginant, à mesure qu'elle parlait, une espèce de compromis incohérent entre son besoin de sincérité et l'épouvante que René la prît en dégoût, elle continuait: « C'est une affreuse histoire, vois-tu... Mon père mort... Des lettres à racheter avec lesquelles des misérables pouvaient salir sa mémoire... Il fallait de l'argent, beaucoup... Je n'avais rien... Mon mari me repoussait... Alors, cet homme... J'ai perdu la tête, et puis il m'a tenue, il me tient par ce secret!... Ah! ne sens-tu pas que je ne t'ai menti que pour t'avoir, que pour te garder?... »
Tandis que ces mots se pressaient au hasard sur sa bouche, René la contemplait. Cette histoire de l'honneur de son père ainsi sauvé n'était qu'un nouveau mensonge; il le comprenait, il le voyait. Mais ce dernier cri, poussé avec une ardeur presque sauvage, n'en était pas un. Et que lui importait le reste? Il allait savoir si cet amour, la seule sincérité dont elle se réclamât maintenant, aurait la force de triompher de tout ce qui n'était pas lui.
—« Tant mieux! » répondit-il. « Oui, tant mieux si vous êtes l'esclave d'un infâme passé qui vous accable! Tant mieux, si cette dépendance à l'égard de cet homme vous fait cette horreur!... Vous me dites que vous m'avez aimé, que vous m'aimez, que vous ne m'avez menti que pour me garder?... Cet amour, je vous apporte l'occasion de m'en donner une preuve après laquelle je n'aurai plus le droit de douter. Ce passé, je viens vous offrir de l'effacer à jamais, tout entier, d'un coup... Moi aussi, je vous aime, Suzanne, ah! profondément! Ce que j'ai ressenti quand j'ai dû apprendre ce que j'ai appris, voir, ce que j'ai vu, ne me le demandez pas. Si je n'en suis pas mort, c'est que l'on ne meurt pas de désespoir. Je suis prêt cependant à tout oublier, à tout pardonner, pourvu que je sache, pourvu que je sente que vraiment vous m'aimez. Je suis libre et vous êtes libre aussi, puisque vous n'avez pas d'enfants. Je suis prêt, moi, à tout quitter pour vous, et je viens vous demander si vous êtes prête à en faire autant. Nous irons ensemble où vous voudrez: en Italie, en Angleterre, dans un pays où nous soyons sûrs de ne rien retrouver de ce qui fut votre vie d'autrefois. Et cet autrefois, je l'abolirai. J'en trouverai la force dans ma croyance en votre cœur, après ce que vous aurez fait. Je me dirai:—Elle ne me connaissait pas, et, du jour où elle m'a connu, rien n'a plus existé pour elle que son amour.—Mais d'accepter cet abject partage, que vous m'arriviez au sortir des bras de cet homme et salie par ses baisers; ou bien, si vous rompez avec lui, d'être là, misérable, à me défier de cette rupture, à jouer auprès de vous ce rôle avilissant d'espion que j'ai joué une fois déjà?... Non, Suzanne, ne me le demandez pas. Nous en sommes venus au point où nous devons être l'un pour l'autre ou tout ou rien, des amants qui trouvent dans leur amour de quoi se faire une famille, une patrie, un monde, ou des étrangers qui ne se connaissent plus.—À vous de choisir... »