—« Et vous, » interrogea Claude, « où en êtes-vous?... » Et, quand le poète lui eut raconté, en quelques mots, sa situation actuelle, la scène à l'Opéra, la visite de Suzanne, puis la demande de rendez-vous par lettre, il reprit: « Que vous répondre? Avec ma faiblesse actuelle, est-ce que j'ai qualité pour vous parler? Qu'importe? J'y vois bien juste pour moi, tout en me laissant choir à chaque pas, comme un aveugle. Pourquoi n'y verrais-je pas juste pour vous, qui aurez peut-être plus d'énergie que je n'en ai? Vous êtes plus jeune, et surtout vous n'êtes pas tombé encore... Voici. Êtes-vous décidé à devenir, comme moi, un maniaque d'érotisme, un insensé qui va dans la vie où le conduit son sexe, un avili lucide,—c'est la pire espèce?... Alors courez à ce rendez-vous. Suzanne ne vous donnera pas une raison, pas une... Mais, malheureux, après ce que vous lui avez dit, si elle était innocente, vous lui feriez horreur et elle ne voudrait plus vous voir!... Elle est venue chez vous. Pourquoi? Pour vous tenir là, dans votre chambre et vous mettre sa beauté sur les sens. Elle vous appelle, où? Précisément dans l'endroit où vous pourrez le moins résister à cette beauté... Elle vous dira ce que disent les femmes, dans ces circonstances... Des mots... Des mots et encore des mots... Mais vous la verrez, vous entendrez le frisson de sa jupe... Et puis quelle poudre de cantharides que la trahison! Vous le saurez, quand vous vous jetterez sur elle, comme une bête... et, adieu les reproches!... Tout sera effacé,—pour dix minutes. Mais après?... Vous avez vu mon courage d'hier. Regardez bien mes lâchetés d'aujourd'hui, et dites-vous, comme l'autre devant l'ivrogne en train de vomir au coin de la borne: Voilà pourtant où j'en serai dimanche!... Après tout, si vous ne vous sentez pas capable de vous passer d'elle, s'il vous faut de ce vin-là, comme à cet ivrogne, dussiez-vous être malade à en mourir, cette lâcheté est une solution. Moi, je l'ai prise. Saoulez-vous de cette femme. Votre amour ou vous, vous y resterez. Nous allons bien au mauvais lieu quand la luxure nous démange. Suzanne sera votre mauvais lieu, comme Colette est le mien... Seulement, rappelez-vous ce que je vous aurai dit ce soir: c'est la fin de tout... Du talent? je n'en ai plus... De l'honneur? où le placerais-je maintenant que j'ai pardonné ce que j'ai pardonné?... Ah! » conclut-il avec un accent déchirant, « vous êtes encore à temps de vous sauver. Vous êtes en haut de l'escalier qui mène à l'égoût, entendez le cri d'un malheureux qui est en bas et qui en a jusqu'aux épaules... Et maintenant, adieu, si vous voulez ne pas voir Colette... Pourquoi vous a-t-elle dit ce qu'elle vous a dit?... Vous ne saviez rien, et quand on ne sait rien, c'est comme si ce n'était pas... Encore adieu, aimez-moi, René, et plaignez-moi. »
—« Non, » se disait le poète en rentrant chez lui, « je ne descendrai pas dans cette fange... » Pour la première fois peut-être, depuis qu'il assistait, en témoin attristé, aux douloureuses amours de Claude, il comprenait vraiment de quel mal son misérable ami était atteint. Il venait de découvrir, chez lui même, la monstruosité sentimentale qui dégradait l'amant de Colette: l'union du plus entier mépris et du plus passionné désir physique pour une femme, définitivement jugée et condamnée. Oui, après tout ce qu'il savait, il désirait encore Suzanne, il désirait cette gorge palpée par Desforges, cette bouche baisée par Desforges, toute cette beauté que la débauche du viveur vieillissant n'avait pu que souiller, sans la détruire. C'était cette chair blonde et blanche qui troublait son sang, plus rien que cette chair! Voilà où en était descendu son noble amour, son culte pour celle qu'il avait d'abord appelée sa Madone. S'il cédait à cet immonde désir, une première fois, Claude avait raison, tout était fini. La nausée devant les abîmes de corruption où se débattait son ami avait été si forte qu'elle lui rendit l'énergie de se dire: « Je me donne ma parole d'honneur de ne pas aller rue des Dames lundi, » et, cette parole, il sut la tenir. À l'heure même où Suzanne l'attendait dans le petit salon bleu, frémissante de désir et désespérée, il frémissait, lui aussi, mais enfermé dans sa chambre, et se répétant: « Je n'irai pas, je n'irai pas... » Il songeait à son ami, et il reprenait: « Pauvre Claude! » sentant à plein cœur toute la détresse de ce vaincu de la luxure, vaincu dans la lutte qu'il engageait à son tour. Il se plaignait en plaignant la victime de Colette, et cette pitié aidait son courage, comme aussi les habitudes religieuses prolongées si tard dans sa vie. Il avait cessé de pratiquer, depuis qu'il avait cessé d'être pur; et il s'était laissé gagner par cette atmosphère de doute que tout artiste moderne traverse plus ou moins, avant d'en revenir au christianisme, comme à la seule source de vie spirituelle. Mais, au moment même du doute, le muscle moral développé par la gymnastique de l'enfance et de l'adolescence continue à déployer sa force: dans cette résistance au plus pressant appel du désir physique, le neveu et l'élève de l'abbé Taconet retrouvait cette énergie à son service. Quand les douze tintements de midi eurent sonné à la pendule de la rue Coëtlogon, en même temps qu'ils sonnaient à la pendule de la rue des Dames, il se dit: « Suzanne est rentrée chez elle... Je suis sauvé. »
Il ne l'était pas, et son impuissance à suivre dans sa pleine rigueur le conseil donné par Claude aurait dû lui en être la preuve. Ni ce lundi, ni les jours qui suivirent, il ne se décida nettement, bravement, à quitter cette ville où respirait cette femme, dont il se croyait, dont il se voulait délivré. Il se donnait, pour rester à Paris, toutes sortes de prétextes spécieux: « Je suis aussi loin d'elle, dans cette chambre, que je le serais à Venise ou à Rome, puisque je n'irai pas chez elle et qu'elle ne viendra pas ici... » En réalité il attendait,—il n'aurait su dire quoi. Mais il sentait que cette passion était trop ardente pour s'éteindre de la sorte. Une rencontre aurait lieu entre Suzanne et lui. Comment? Où? Qu'importait, elle aurait lieu. Il ne s'avouait pas cette lâche et secrète espérance. Mais elle était si bien en lui qu'il ne quittait plus son logement de la rue Coëtlogon, toujours prêt à recevoir une nouvelle lettre, à se voir l'occasion d'une démarche suprême. La lettre n'arrivait pas. Aucune démarche n'était tentée, et il se mangeait le cœur. Quelquefois ce désir de se retrouver en face de Suzanne, qu'il subissait sans l'admettre, s'exaspérait au point de le jeter subitement à sa table, et là, il écrivait à l'adresse de cette infâme des pages de l'amour le plus effréné. Sa rage intérieure se donnait carrière en des lignes folles où il l'insultait et l'idolâtrait, où il entremêlait les mots de tendresse aux paroles de haine. C'est alors que les lamentations de Claude retentissaient de nouveau dans son souvenir, et il lacérait ce papier, confident de la plainte insensée qu'il étouffait en lui. Il se couchait sur des idées de désespoir, pensant à la mort comme au seul bienfait qu'il pût désirer maintenant. Il se levait sur des idées pareilles. L'éclat du jour, si radieux dans ce renouveau de toute la nature, lui était intolérable, et le poète qui survivait en lui, malgré tout, aspirait vers cette heure du crépuscule, où la détresse de la lumière s'accorde trop bien avec la détresse intime. Car, dans les ténèbres commençantes, il pouvait goûter la douceur des larmes. C'était l'heure aussi que sa pauvre sœur redoutait pour lui davantage. Ils s'étaient réconciliés dès le lendemain de leur dispute:
—« Tu es fâché contre moi, toujours? » était-elle venue lui demander, avec cette grâce dans le retour, propre à la véritable tendresse.
—« Non, » avait-il répondu, « tous les torts étaient à moi; mais je t'en conjure, si tu ne veux pas me revoir injuste et mauvais comme l'autre jour, ne me parle plus jamais de ce dont tu m'as parlé... »
—« Plus jamais, » avait-elle dit, et elle tenait sa promesse. Cependant elle voyait son frère dépérir, ses joues se creuser encore, et surtout un feu sombre brûler au fond de ses yeux, qui lui faisait peur; et c'est pour cela qu'à cette heure dangereuse de la fin du jour, elle venait s'asseoir auprès de lui. Fresneau était au Luxembourg qui promenait Constant. Elle avait trouvé un prétexte pour rester à la maison. Elle prenait la main de ce frère adoré, et cette muette caresse attendrissait l'infortuné, démesurément. Il répondait à cette étreinte, sans parler non plus. Cette détente dans une émotion plus douce durait jusqu'à la minute où l'idée de Desforges ressuscitait en lui, soudaine. Il le voyait possédant Suzanne. Il disait à Émilie: « Laisse-moi... » Elle lui obéissait dans l'espérance de l'apaiser. Elle partie, il se jetait sur le lit où Suzanne lui avait appartenu, et la jalousie lui tordait le cœur dans sa tenaille brûlante. Ah! Quelle agonie!
Combien de jours s'étaient écoulés ainsi? À peine sept, mais qui lui avaient paru infinis, comme sa souffrance. En regardant le calendrier, vers le matin du huitième, il vit que la fin du mois de mai approchait. Les habitudes de régularité bourgeoise qui avaient toujours présidé à sa vie le décidèrent, bien que la démarche lui fît horreur, à se rendre jusqu'à l'appartement de la rue des Dames. Il voulait régler le compte de la propriétaire et donner congé. Il choisit l'après-midi pour cette visite, afin d'être bien sûr qu'il ne rencontrerait pas Suzanne. « Comme si elle ne m'avait pas déjà oublié... » se disait-il. Que devint-il, en trouvant, sur la table du petit salon, non seulement le mouchoir et les gants, mais un billet plié, avec cette suscription: « Pour M. d'Albert, » qu'elle avait laissé là, au cours d'une seconde visite? Il l'ouvrit, ce billet, avec des mains si tremblantes qu'il lui fallut cinq minutes pour en lire les quelques phrases, dont plusieurs mots avaient été à demi effacés par les larmes.
Je suis revenue ici, mon aimé! C'est dans notre asile et au nom des souvenirs qui doivent s'y trouver, pour toi comme pour moi, que je te supplie encore une fois de me revoir. Dis, ne songeras-tu pas à moi, dans ce cher asile, sans ces horribles passages de haine que j'ai vus dans tes yeux? Souviens-toi de la tendresse que je t'ai montrée ici, là où tu es en lisant ces lignes. Non! je ne peux pas vivre si tu doutes de ce qui est la seule vérité, la seule de ma vie. Je te le répète, je ne suis ni indignée, ni froissée, je suis désespérée; et si tu ne le sens pas, c'est que je ne peux plus rien te faire sentir, parce qu'à cette minute il n'y a dans mon âme que mon amour et ma douleur. Adieu, mon aimé!... Que de fois je t'ai dit ces mots sur le pas de cette porte! Et puis j'ajoutais: Au revoir... Et, maintenant, il faudrait que ce fût adieu vraiment, sur mes lèvres et dans mon cœur. Mais se peut-il que ce soit à jamais et ainsi?...