—« Ravissant, » dit Suzanne, « et ce berger et cette bergère... ils sont vivants. »
—« Oui, » reprit Desforges, « ils ont l'air de chanter la romance de l'époque:
J'ai tout quitté pour l'ingrate Sylvie,
Elle me quitte et prend un autre amant... »
Il avait dû jadis quelques jolis succès de salon à une voix de ténor fine et bien manœuvrée, il fredonna le refrain de la célèbre complainte, avec une variante de sa façon:
« Chagrins d'amour ne durent qu'un moment,
Plaisirs d'amour durent toute la vie... »
—« Si vous voulez mettre ce berger et cette bergère sur un coin de votre table, ils y seront mieux que chez moi... »
—« Que vous me gâtez! » répondit Suzanne, un peu embarrassée.
—« Non, fit Desforges, je me gâte moi-même... Ne suis-je pas votre ami avant tout? » Puis, lui baisant la main, il ajouta d'un ton sérieux, et qui contrastait avec son badinage: « Et vous n'en aurez jamais de meilleur... »
Et ce fut tout. Un mot de plus, et il compromettait sa dignité. Un mot de moins, et Suzanne pouvait le croire sa dupe. Elle éprouva, pour la délicatesse avec laquelle il venait de la traiter, un mouvement de reconnaissance,—d'autant plus sincère que cette délicatesse lui permettait de ne plus penser qu'à René. Ç'avait été là un comble d'anxiété durant son insomnie de la nuit: comment ménager l'un en gardant l'autre, maintenant que les deux hommes s'étaient vus, s'étaient pénétrés? Rompre avec le baron? Elle y avait pensé, mais comment faire? Elle se trouvait prise au piège des mensonges qu'elle faisait à son mari depuis plusieurs années. Leur train de vie ne pouvait se soutenir sans le secours de son amant riche. Briser avec lui, c'était se condamner tout de suite à chercher une relation du même genre, ou bien à tomber plus bas encore, dans cette prostitution payée comptant, chez les procureuses, que la chronique attribuait à telle ou telle femme de sa connaissance. D'un autre côté, garder Desforges, c'était rompre avec René. Jamais le baron ne comprendrait qu'en aimant le poète elle ne lui volait rien. Est-ce que les hommes admettent jamais de pareilles vérités? Et voici que celui-là était assez spirituel, assez bon, pour ne pas même lui parler de ce qu'il avait pu remarquer. Jamais, en payant pour elle les notes les plus lourdes, il ne lui avait paru aussi généreux qu'à cette minute où il lui permettait, par son attitude, de se livrer tout entière au soin de reconquérir son jeune amant, des baisers duquel elle ne pouvait, elle ne voulait pas se passer.
—« Il a raison, » se dit-elle quand Desforges fut parti, « c'est mon meilleur ami... » et, tout de suite, avec cette admirable facilité d'espérance que possèdent les femmes, lorsqu'un premier bonheur les surprend, elle voulut croire que les choses s'arrangeraient aussi aisément de l'autre côté. Étendue sur la chaise longue du petit salon, et tandis que ses doigts maniaient distraitement la jolie montre, sa pensée s'appliqua tout entière au poète et au procédé qu'il convenait d'employer pour le reprendre. Il s'agissait de préciser la situation et de la regarder bien en face. Que savait René? Il l'avait renseignée lui-même sur ce premier point: il l'avait vue sortir de la maison de la rue du Mont-Thabor, et il en avait vu sortir Desforges. Or le baron, par prudence, ne s'en allait jamais par la même porte que sa maîtresse. Donc René connaissait l'existence des deux entrées. L'avait-il vue, elle, laisser sa voiture et marcher jusqu'à celle de ces entrées qui donnait sur la rue de Rivoli? C'était bien probable. Si le seul hasard l'eût fait se rencontrer avec elle, d'abord, puis avec le baron, il n'eût rien pu conclure de ces deux rencontres. Non. Il l'avait épiée, suivie. Poussé par quelle influence? Elle l'avait quitté au commencement de la semaine, à leur dernière entrevue, si rassuré, si tendre, si heureux! Il n'y avait qu'une cause possible à une reprise de soupçon assez violente pour aller jusqu'à l'espionnage: le retour de Claude. Elle eut un mouvement de haine contre ce personnage. « Si c'est à lui que je dois cette nouvelle alerte, il me le paiera... » songeait-elle. Mais elle revint aussitôt au danger qui, pour l'instant, lui importait plus que sa rancune contre l'imprudent Larcher. Le fait était là, positif: pour une raison ou pour une autre, René avait surpris le secret de ses rendez-vous avec Desforges, et la douleur avait été si forte que, sur-le-champ, il avait dû la lui crier. Que d'amour dans cette folle démarche à l'Opéra qui avait failli la perdre. Au lieu de lui en vouloir elle l'en chérissait davantage. C'était une preuve de passion, donc un signe de sa puissance sur le jeune homme. Non, un amant qui aime avec cette frénésie n'est pas difficile à ramener. Il fallait seulement qu'elle le vît, qu'elle lui parlât, qu'elle lui expliquât de vive voix cette visite rue du Mont-Thabor. Elle pouvait être allée tout simplement chez une amie malade, qui fût aussi l'amie de Desforges. Mais la voiture renvoyée devant Galignani?...—Elle avait eu envie de marcher quelques pas. Mais les deux entrées?...—Tant de maisons honnêtes sont ainsi!... Elle connaissait trop, par expérience, les côtés confiants du caractère de René pour douter qu'il se laissât convaincre. Sur le premier moment, il avait été terrassé par une évidence qui corroborait ses soupçons. Aujourd'hui déjà il devait douter, plaider en lui-même la cause de son amour... Elle en était là de ses raisonnements lorsqu'on lui annonça que sa voiture était avancée. Le désir de s'emparer à nouveau de René la possédait si complètement, elle était d'autre part si persuadée que sa présence enlèverait les dernières résistances, qu'un projet soudain se saisit d'elle: pourquoi n'essaierait-elle pas de retrouver le jeune homme tout de suite? Oui, pourquoi, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre de Desforges? Dans les brouilles du cœur, les plus rapides raccommodements sont les meilleurs... Aurait-il en lui la force de la repousser, si elle lui arrivait, dans ce petit intérieur témoin de sa première visite, s'offrant à lui comme alors, lui apportant cette nouvelle et indiscutable preuve d'amour, lui disant: « Tu m'as outragée, calomniée, torturée... je n'ai pu supporter ni tes doutes ni ta douleur... me voici! » Elle n'eut pas plutôt conçu la possibilité de cette démarche décisive qu'elle s'y attacha comme à un moyen sûr d'échapper à l'angoisse qui la torturait depuis la veille. Elle s'habilla d'une manière si rapide, que sa femme de chambre Céline en demeura étonnée, et cependant elle n'avait jamais été plus jolie qu'avec la robe de printemps grise et claire qu'elle avait choisie: une robe un peu serrée aux jambes, comme on les portait cette année-là, souple fourreau qui la dessinait tout entière. Et, sans hésiter, elle jeta le nom de la rue Coëtlogon à son cocher. Cette femme si calculatrice, si préoccupée de tout ménager, en était arrivée là!