—« Hé bien! J'ai écrit, » répondit Moraines d'un air de triomphe, « et tu l'auras. » Il s'agissait de vieilles dentelles, dont le collectionneur, espèce de courtier clandestin de toutes les élégances, avait parlé à Suzanne, et que cette dernière voulait se faire donner par son mari. De temps à autre, elle lui demandait ainsi quelque présent qu'elle pût montrer, et dont l'origine conjugale lui permît de dire à des amis bien choisis: « Paul est si gentil pour moi. Voyez le cadeau qu'il m'a encore fait l'autre jour... » Elle oubliait d'ajouter que l'argent de ce cadeau provenait d'ordinaire de Desforges, d'une manière indirecte, il est vrai. Quoique le baron ne s'occupât d'affaires que dans la mesure exigée par le sage gouvernement de sa fortune, il rencontrait souvent des occasions de spéculer avec une quasi-certitude, et il en faisait gracieusement profiter Moraines. C'est ainsi que récemment la Compagnie du Nord, dont Desforges était administrateur, avait racheté une ligne d'intérêt local, réputée perdue. Paul avait pu, prévenu à temps, réaliser, sur la hausse subite des actions de cette ligne, un bénéfice de trente mille francs dont une partie allait payer les précieuses dentelles. Cette petite opération financière avait même produit, par ricochet, une scène assez singulière entre la jeune femme et René. Elle l'avait interrogé, à l'un de leurs rendez-vous, sur la somme qu'avait rapportée le Sigisbée et elle avait ajouté:
—« Où as-tu placé tout cet argent? »
—« Je ne sais pas, » avait dit René en riant, « ma sœur m'a acheté des obligations avec les premiers mille francs, et puis j'ai gardé le reste dans mon tiroir. »
—« Veux-tu me laisser te parler, moi aussi, comme une sœur? » avait-elle répondu. « Nous avons un ami qui est administrateur du Nord et qui nous a donné un renseignement précieux.—Me promets-tu le secret?... » Et elle lui avait expliqué toute la combinaison du rachat d'actions. « Donne un ordre dès demain, » avait-elle conclu, « tu gagneras ce que tu voudras... »
—« Tais-toi! » avait repris le poète en lui fermant la bouche avec sa main, « je sais que tu me parles ainsi par tendresse mais je ne peux pas te laisser me donner des conseils de ce genre. Je ne m'estimerais plus. »
Il avait été si sincère en lui parlant ainsi, que Suzanne n'avait pas osé insister. Cette délicatesse lui avait bien paru un peu ridicule. Mais s'il n'avait pas eu de ces naïvetés-là, ce côté « gobeur, » comme elle disait dans cet affreux patois parisien qui déshonore même le plus beau des sentiments: la confiance, lui aurait-il plu à ce degré? C'est bien aussi cette jeunesse d'âme dont elle avait peur. Si jamais il était éclairé sur les dessous réels de sa vie, quelle révolte contre elle de ce cœur trop noble, trop incapable de pactiser avec l'honneur pour lui pardonner jamais! Et l'éveil lui avait été donné. En songeant aux divers signes de danger constatés coup sur coup: la tristesse de René, sa colère contre Colette Rigaud, ses réticences, sa rentrée subite dans le monde, Suzanne se dit: « Ç'a été une faute de ne pas provoquer une explication tout de suite... » Aussi lorsqu'elle entra dans l'appartement de la rue des Dames à quelques jours de là, sa volonté était bien nette de ne pas commettre cette faute une seconde fois. Elle vit au premier regard que le jeune homme était plus troublé encore et plus sombre, mais elle ne fit pas semblant de remarquer ce trouble ni la froideur avec laquelle il reçut son baiser d'arrivée. Elle eut seulement un sourire mélancolique pour dire:
—« Il faut que je te fasse un reproche, mon René; pourquoi ne m'as-tu pas prévenue que tu irais faire une visite à la comtesse? Je me serais arrangée de manière à t'éviter une rencontre qui a dû t'être bien pénible? »
—« Pénible? » répondit René avec une ironie que Suzanne ne lui connaissait pas, « mais M. Moraines a été charmant pour moi... »
—« Oui, » reprit-elle, « tu as fait sa conquête. Lui, si sarcastique d'habitude, il m'a parlé de toi avec un enthousiasme qui m'a fait mal... Est-ce qu'il ne t'a pas invité à venir à la maison?... Tu peux être fier. C'est si rare qu'il fasse bon accueil à un visage nouveau... Mon pauvre René, » continua-t-elle en appuyant ses deux mains sur l'épaule de son amant, et posant sa tête, de profil, sur ces deux mains, « que tu as dû souffrir de cette amabilité! »
—« Oui, j'ai bien souffert, » répondit René d'une voix sourde. Il regardait ce gracieux visage si près du sien. Il se rappelait ce qu'elle lui avait dit au Louvre devant le portrait de la maîtresse du Giorgione: « Mentir avec une physionomie si pure!... »—Elle lui avait menti cependant. Et qui lui prouvait qu'elle ne lui eût pas menti toujours? Il avait, en proie aux tourments de la défiance et depuis la rencontre de Paul, subi un assaut d'affreuses hypothèses. Le contraste avait été trop fort entre l'accueil que lui avait fait Moraines et le caractère de mari tyrannique décrit par Suzanne: « Pourquoi m'a-t-elle trompé sur ce point encore? » s'était demandé René, qui était venu chez madame Komof sans but bien précis, mais avec l'espérance secrète, au fond de lui, qu'il entendrait parler de Suzanne par les gens de son monde. Ceux-là du moins devaient la connaître! Hélas! D'avoir causé avec Moraines lui avait suffi pour le jeter de nouveau dans le pire abîme du doute. Une vérité lui était devenue évidente: Suzanne s'était servie de son mari comme d'un épouvantail afin de n'avoir pas à le recevoir chez elle, lui, René? Pourquoi? sinon qu'elle avait un mystère à cacher dans sa vie. Quel mystère?... Colette s'était par avance chargée de répondre à cette question. Sous l'influence de cet horrible soupçon, René avait conçu un projet d'une exécution très simple, et dont le résultat lui parut devoir être décisif: profiter de l'invitation du mari pour demander à Suzanne d'aller chez elle. Si elle disait oui, c'est qu'elle n'avait rien à dissimuler; si elle disait non?... Et le jeune homme, en qui revenaient toutes ces pensées, continuait à regarder ce visage adoré, sur son épaule. Comme chacun de ces traits si fins remuait en lui une rêverie! Ces prunelles d'un bleu frais et clair, combien il avait eu foi en elles! Ce front d'une coupe si noble, de quelles pensées délicates il l'avait cru habité! Cette bouche menue et sinueuse, avec quel tendre abandon il l'avait écoutée parler!... Non, ce qu'avait raconté Colette n'était pas possible!... Mais pourquoi ces mensonges, un premier, un second, un troisième?... Oui, elle lui avait menti trois fois. Il n'y a pas de mensonges insignifiants. René le sentait, à cette minute, et que la confiance subit, comme l'amour, la grande loi du tout ou rien. Elle est ou elle n'est pas. Ceux qui ont dû la perdre le savent trop.