—« Mais quoi? » se dit-il lorsqu'il se réveilla le lendemain matin, et qu'il retrouva sur son oreiller sa sensation pénible, « elle était de bonne humeur hier au soir. Faut-il que je sois assez égoïste pour le lui reprocher? Le baron Desforges se trouvait dans sa loge, quand elle m'avait dit qu'elle irait au théâtre en tête-à-tête avec son mari? Elle me l'expliquera dans notre prochain rendez-vous. Son mari n'a pas la physionomie de son caractère? Les physionomies sont si menteuses! Ce Claude Larcher, m'a-t-il assez trompé, avec la câlinerie de ses gestes, avec sa figure ouverte, avec sa manière de me rendre des services et de paraître ne pas s'en souvenir!... Et puis cette ignoble trahison!... » Toute la cruauté des impressions ressenties la veille se transforma de nouveau en une rancune encore plus furieuse contre celui qui avait été, par son coupable bavardage, la cause première de ce chagrin. Dans l'excès de son injustice, René méconnaissait les plus indiscutables qualités de l'ami qui avait été son protecteur: le désintéressement absolu, la grâce à se dévouer sans retour personnel, l'absence radicale d'envie littéraire. Il ne faisait même pas à Claude cette charité d'admettre que ce dernier eût parlé à Colette légèrement, imprudemment, mais sans intention de perfidie. L'amant de Suzanne ne pouvait pas demeurer l'ami d'un homme qui s'était permis de dire contre cette femme ce que Larcher en avait dit. Voilà ce que René se répéta, durant tout le jour. Une fois rentré de la Bibliothèque, où le travail lui avait été presque impossible, il s'assit à sa table pour écrire à ce félon une de ces lettres qui ne s'effacent plus. Cette lettre une fois terminée, il la relut. Il y prenait la défense de madame Moraines en des termes qui proclamaient son amour, et maintenant plus que jamais il voulait que Claude ne fût pas en possession de son secret.

—« À quoi bon lui écrire? » conclut-il; « quand il reviendra, je lui dirai son fait. C'est plus digne. »

Il se préparait à déchirer ce billet dangereux lorsque Émilie entra, comme elle faisait d'habitude avant dîner, pour demander à son frère des nouvelles de son travail. Elle lut, avec sa curiosité naturelle de femme, l'adresse tracée sur l'enveloppe et elle demanda:

—« Tiens, Claude est à Venise? Tu as donc eu de ses nouvelles! »

—« Ne prononce plus jamais ce nom devant moi, » répondit René qui lacéra la lettre avec une espèce de rage froide.

—« Vous êtes brouillés? » interrogea madame Fresneau qui gardait à Larcher un culte reconnaissant.

—« Pour toujours, » répliqua René, « ne me demande pas pourquoi... C'est le plus perfide des amis. »

Émilie n'insista plus. Elle ne s'était pas trompée à l'accent de son frère. Il souffrait, et sa rancune contre Larcher était profonde; mais, pour qu'il se tût sur les causes de cette rancune, auprès de sa sœur, il fallait qu'il s'agît entre les deux amis de toute autre chose que de discussions littéraires. Par une de ces intuitions comme la tendresse passionnée en trouve toujours à son service, Émilie devina que les deux écrivains étaient brouillés par la faute de cette femme dont René ne prononçait plus jamais le nom devant elle, de cette madame Moraines qu'elle commençait de haïr à présent, pour le même motif qu'elle l'avait d'abord tant aimée. Elle voyait, depuis quelques semaines, les joues de son frère s'amincir, ses yeux se cerner, une pâleur de lassitude s'étendre sur ce visage chéri. Quoique profondément honnête, elle était trop fine pour ne pas attribuer cette fatigue à sa véritable cause. Elle y songeait, en recopiant les fragments du Savonarole comme elle avait fait ceux du Sigisbée; et, bien qu'elle éprouvât une admiration aveugle pour la moindre page sortie de la plume de René, toutes sortes de signes venaient lui attester la différence d'inspiration entre les deux œuvres, depuis le nombre des vers composés à chaque séance de travail jusqu'aux remaniements continuels des scènes, jusqu'à l'écriture qui avait perdu un peu de sa fermeté nerveuse. La source de fraîche, de large poésie d'où avait jailli le Sigisbée, semblait maintenant tarie. Qu'y avait-il de changé pourtant dans l'existence de René? Une femme y était entrée. C'était donc à l'influence de cette femme qu'Émilie attribuait cet affaiblissement momentané dans les facultés du poète. Elle allait plus loin, jusqu'à en vouloir à la redoutable inconnue des douleurs de Rosalie. Par un mirage de mémoire, familier aux âmes excessives, elle oubliait quelle part elle-même avait prise à la rupture de son frère avec la petite Offarel. C'était madame Moraines sur qui retombait toute la faute, et, aujourd'hui, cette même madame Moraines brouillait René avec le meilleur des amis, le plus dévoué, celui que la fidèle sœur préférait, parce qu'elle avait mesuré l'efficacité de cette amitié.

—« Mais comment s'y est-on pris, » songeait-elle, « puisque Claude n'est pas là?... »

Elle s'ingéniait à résoudre ce problème, tout en vaquant aux soins de son ménage, faisant répéter ses leçons au petit Constant, vérifiant les comptes du bon Fresneau, examinant boutonnière à boutonnière et pli à pli le linge de son frère. Ce dernier, lui, était enfermé dans sa chambre, où tout lui rappelait l'unique, l'adorable visite de Suzanne, et il attendait, avec une fiévreuse impatience, le jour du prochain rendez-vous. Il subissait ce travail sourd de la médisance une fois écoutée, tout pareil à un empoisonnement. On va, on vient, on ne se sait malade que par une inquiétude douloureuse et vague. Cependant le virus fermente dans le sang et va éclater en accidents formidables. Certes le jeune homme ne croyait toujours pas aux honteuses accusations portées par Colette contre Suzanne; mais, à force de les reprendre pour les réfuter, il y avait accoutumé, comme apprivoisé son esprit. À l'instant où Colette lui avait parlé, il n'avait pas même discuté une pareille infamie. Il commençait de la discuter, se rattachant, pour ne pas sombrer dans l'abîme affreux du doute et de la plus déshonorante jalousie, aux marques de sincérité que lui avait données Suzanne. Que devint-il lorsqu'il acquit, dès le début de ce rendez-vous si désiré, la preuve, l'indéniable preuve que cette sincérité n'était pas celle qu'il croyait? Il était venu au petit appartement de la rue des Dames avec une expression de souci sur son visage qui n'avait pas échappé à Suzanne. Mais à son tendre: « Qu'as-tu?... » il avait prétexté un injuste article paru dans un journal. Puis il avait eu presque honte de cette innocente excuse, tant sa maîtresse avait mis de grâce à lui dire: