—« Claude Larcher me le dit souvent, que je n'aurai pas de plus belle époque dans ma destinée littéraire. Il y a quatre moments, prétend-il, dans l'existence d'un écrivain: celui où on l'ignore, celui où on l'acclame pour désespérer ses aînés, celui où on le diffame, parce qu'il triomphe; le quatrième, où on lui pardonne, parce qu'on l'oublie... Ah! que je regrette que vous ne le connaissiez pas mieux, il vous plairait tant!... Si vous saviez comme il aime les Lettres, c'est pour lui une religion!... »
—« Il est un peu trop naïf tout de même, » songea Suzanne, mais elle était trop intéressée au résultat de cet entretien pour se laisser aller à un mouvement d'impatience. Elle s'empara de ce que René venait de dire, et elle répondit, interrompant ainsi l'éloge inutile de Claude: « Une religion!... C'est vrai, vous sentez ainsi, vous autres... J'ai une de mes amies qui en a fait la mélancolique expérience et qui me le répète toujours: une femme ne devrait pas s'attacher à un artiste. Il ne l'aimera jamais autant qu'il aime son art... »
Elle prit, pour rappeler cette parole prêtée gratuitement à cette amie, aussi imaginaire que l'entorse, une physionomie douloureuse; ses lèvres rouges s'ouvrirent dans un léger soupir, celui d'une âme qui a reçu de navrantes confidences, et qui prévoit, qui pressent pour elle-même des douleurs pareilles.
—« Mais c'est vous qui êtes triste, » dit René, saisi par l'altération soudaine de ce joli visage.
—« Allons donc!... » pensa-t-elle, et tout haut: « Laissons cela. Qu'est-ce que mes tristesses à moi peuvent vous faire? »
—« Croyez-vous donc, » repartit René, « que vous soyez pour moi une indifférente? »
—« Indifférente?... non, » fit-elle en secouant la tête; « mais quand vous m'aurez quittée, penserez-vous à moi autrement qu'à une personne sympathique, rencontrée par hasard, oubliée de même? »
Jamais elle n'avait paru aussi délicieuse à René qu'en prononçant ces paroles, qui allaient jusqu'à l'extrémité de ce qu'elle pouvait se permettre sans détruire son œuvre. Sa main gantée était posée sur le canapé de velours, tout près du jeune homme. Il osa la prendre. Elle ne la retira pas. Ses yeux semblaient fixer une vision à travers l'espace. Avait-elle seulement pris garde au geste de René? Il y a des femmes qui ont ainsi une façon céleste de ne pas s'apercevoir des familiarités que l'on se permet avec leur personne. René serra cette petite main, et, comme elle ne le repoussait pas, il commença de parler, d'une voix que l'émotion rendait sourde, plus encore que la prudence:
—« Oui, vous devez penser cela, et je n'ai pas le droit de m'en étonner. Pourquoi croiriez-vous que mes sentiments à votre égard sont d'une autre sorte que ceux des jeunes gens que vous rencontrez dans le monde?... Et cependant, si je vous disais que, depuis le jour où je vous ai parlé chez madame Komof, ma vie a changé, et pour toujours.—Ah! ne souriez pas.—Oui! pour toujours!—Si je vous disais que je n'ai plus nourri qu'un désir: vous revoir; que je suis monté chez vous, le cœur battant; que chaque heure, depuis lors, a augmenté ma folie; que je suis arrivé ici dans un ravissement et que je vais vous quitter dans un désespoir... Ah! vous ne me croyez pas... On admet cela dans les romans, ces passions qui vous envahissent le cœur, en entier, tout d'un coup et à jamais... Est-ce que cela arrive dans la vie?... »
Il s'arrêta, éperdu des phrases qu'il venait de prononcer. Il avait, en achevant de parler, cette impression étrange qui nous étreint, lorsque, dans un rêve, nous nous écoutons nous-même dire notre secret précisément à la personne à qui nous devrions nous cacher le mieux. Elle l'avait écouté, les yeux fixés devant elle, absorbée toujours. Mais ses paupières battaient plus vite, sa respiration se faisait plus courte. Sa petite main trembla dans la main de René. Ce fut pour lui une surprise si saisissante, quelque chose de si enivrant aussi, qu'il eut le courage de reprendre: