—« Nous n'avons pas parlé de vous ensemble, » fit le jeune homme; « mais, comme vous le disiez trop justement l'autre soir, il a toujours eu la spécialité des tristes amours, et il apporte dans le monde les mélancolies de cette sorte d'existence. Si vous le voyiez avec celle qu'il a le malheur d'aimer aujourd'hui!... »

—« Ce n'est pas une raison, » dit Suzanne, « pour se venger des autres en leur faisant la cour au hasard. J'ai presque dû me fâcher, un jour que je me trouvais à table à côté de lui... J'ai su qu'il avait dit du mal de moi, mais je lui ai pardonné. »

—« Et maintenant Claude peut parler, » songeait-elle, quand René se fut en allé sur la promesse de revenir dans trois jours, à la même heure, avec le recueil de ses vers inédits. Et elle se regarda dans une glace avec un entier contentement d'elle-même. Cette entrevue avait réussi: elle avait fait comprendre à René qu'il ne pourrait guère être reçu chez elle; elle l'avait mis en défiance contre son meilleur ami; elle avait achevé de l'affoler. « Il est à moi, » se dit-elle, et, cette fois, elle était sincère dans sa joie profonde.


X

DANS LE PIÈGE

Suzanne se croyait très fine, et elle l'était, mais la finesse trop savante tourne parfois contre son but. Habituée à confondre les choses de l'amour et celles de la galanterie, elle ignorait les générosités et les expansions du sentiment chez un être aussi jeune que celui dont s'était épris son caprice mi-romanesque, mi-sensuel. D'après son calcul, la perfide phrase lancée contre Claude mettrait René en défiance. Elle eut pour résultat, au contraire, de donner au poète un irrésistible besoin de causer avec Larcher. Ce lui fut une douleur que ce dernier nourrît sur madame Moraines une opinion injuste. Ce désir que l'ami le plus cher fasse dans son estime une place à part à la femme que nous aimons, lequel de nous ne l'a connu à vingt-cinq ans? Il est aussi fort que l'est à quarante le sage désir de nous cacher d'abord de ce même ami. La première action de René, à l'instant même où il quitta Suzanne, fut de se diriger vers la rue de Varenne. Il n'était pas retourné chez Claude Larcher depuis le jour où il y avait rencontré Colette, et, en poussant la lourde porte cochère, puis en traversant la vaste cour de l'hôtel Saint-Euverte, il ne put s'empêcher d'établir une comparaison entre ces deux visites. Bien peu d'heures les séparaient cependant, et quel abîme! Le jeune homme était en proie à cette délicieuse fièvre qui rend impossible tout raisonnement. Il ne se dit pas que sa madone avait été bien experte à le mener très loin, très vite. L'effrayante rapidité des progrès de son amour lui fut seulement douce à constater. Elle lui en démontrait mieux la force. Il se sentait si léger, si heureux, qu'il gravit deux par deux les marches du vieil escalier, comme il faisait tout enfant, lorsqu'il rentrait de la pension, le samedi, ayant obtenu la première place. Le domestique, cette fois, l'introduisit sans la moindre difficulté, mais avec une si longue physionomie de sacristain attristé, que René lui en demanda la cause.

—« Si c'est raisonnable, Monsieur, » gémit Ferdinand, en hochant la tête, « Monsieur est là depuis quarante-huit heures, qui n'en a pas dormi six, et il écrit, il écrit!... Ah! Monsieur devrait bien dire à Monsieur qu'il finira de s'user le tempérament... Est-ce qu'il ne pourrait pas travailler un peu tous les jours, là, gentiment, comme nous tous, et se faire un bon petit train de vie? »

Cette lamentation du sage valet de chambre préparait René à un spectacle qu'il connaissait bien: celui de la cellule où trônait Colette transformée en un laboratoire de copie. Il entra. Sur le divan de cuir, au lieu de la gracieuse et perverse actrice, des feuilles traînaient, jetées au hasard et couvertes d'une grande écriture irrégulière d'improvisateur. Des morceaux d'un papier semblable, tout froissés, déshonoraient le tapis. Des épreuves déployées encombraient la cheminée; et, à sa table, Larcher besognait, vêtu à la diable, avec une jaquette tachée où manquaient des boutons, les pieds dans des pantoufles éculées, un foulard noué en corde autour du cou, ses cheveux en broussaille et une barbe de trois jours. Le bohème plus que négligé, de sa première jeunesse, reparaissait dans le faux mondain à prétentions d'élégance, chaque fois qu'un coup de collier à donner le rendait à sa vraie nature. Et ces coups de collier revenaient souvent. Comme tous les ouvriers de lettres dont le temps est le seul capital, et qui n'organisent pas leur vie en conséquence, Claude était sans cesse en retard d'œuvres et d'argent, surtout depuis que sa liaison avec Colette le précipitait dans la plus ruineuse des dépenses, celle que font les jeunes gens avec les maîtresses qu'ils n'entretiennent pas. L'actrice avait bien, outre ses appointements du théâtre, vingt mille francs de rente viagère légués par un ancien amant, un grand seigneur russe, tué sous Plewna; mais les voitures, les bouquets, les dîners, les cadeaux se succédaient, exigeant des billets de banque et encore des billets de banque. Le produit des deux comédies était loin, et Claude les gagnait, ces malheureux billets bleus, dans l'entre-deux de ses énervantes débauches, en surchauffant son cerveau.

—« Vous voyez, » dit-il en relevant sa face pâlie, et serrant les doigts de René d'une main fiévreuse, « encore à la tâche!... Quinze feuilletons à fournir tout de suite... Une affaire superbe avec la Chronique Parisienne, le nouveau journal à huit pages, dont Audry fait les fonds! Ils sont venus, l'autre jour, me demander un roman. Un franc la ligne. Je leur ai dit que je n'avais qu'à recopier... Mon cher, pas un mot d'écrit, pas ça... Mais une idée! Refaire Adolphe à la moderne, avec notre notation, notre couleur, notre sens des milieux... Ce sera bâclé, gâché! Ah! si ce n'était que cela! Mais savez-vous ce que c'est que d'écrire avec toutes les vipères de la jalousie dans le cœur?... Je suis à ma table, en train de griffonner une phrase; une idée s'est levée, je vais la tenir... Allons donc! Une voix me dit tout d'un coup:—Que fait Colette?...—Et je pose ma plume, et j'ai mal, j'ai mal... Ah! que j'ai mal!... Balzac prétendait avoir pesé ce que l'on dépense de substance cérébrale dans une nuit d'amour... Un demi-volume... et il ajoutait:—Il n'y a pas de femme qui vaille deux volumes par an...—Quelle sottise! Ce n'est pas l'amour physique qui use un artiste; mais ce souci, mais cette idée fixe, mais ce battement continu du cœur!... Est-ce qu'on peut penser et sentir à la fois?... Il faut choisir. Hugo n'a rien senti, jamais; ni ce même Balzac. S'il avait aimé sa Mme Hanska, il lui aurait couru après à travers toute l'Europe, en se souciant de la Comédie humaine comme moi de cette ordure... » Et il ramassa les feuilles éparses sur son bureau. « Ah! mon cher René, » continua-t-il d'un air accablé, « gardez votre vie simple. J'espère que vous ne vous êtes pas laissé embobiner d'invitations et de visites par toutes ces grimpettes que vous avez rencontrées chez la comtesse. »