J'avais trouvé le seul argument qui pût la convaincre. Étrange ironie du sort! Je la calmai, je lui persuadai de ne pas agir, moi qui venais de concevoir soudain cette monstrueuse hypothèse:—que l'exécuteur du crime, l'instrument docile entre les mains de mon beau-père, avait été ce frère infâme, qu'Édouard Termonde et Rochdale ne faisaient qu'un.—Ô vision terrible!...

XV

a nuit que je passai après cette conversation est restée dans mon souvenir comme la plus tourmentée que j'aie dû subir,—et cependant que j'en ai connu de ces insomnies, de ces luttes, dans l'universel sommeil autour de moi, avec une pensée qui me tenait éveillé moi-même et me rongeait le cœur!... J'étais pareil au prisonnier qui a sondé toutes les places de son cachot, les murailles, le plancher, le plafond, et qui, étreignant pour la centième fois les barreaux de sa fenêtre, sent une de ces tiges de fer se desceller sous la pression. À peine s'il ose croire à cette fortune, et il s'assied à terre, rendu comme fou par la seule possibilité de la délivrance apparue à son esprit. Depuis si longtemps, j'étais là, comme verrouillé dans mon angoisse, me heurtant de toutes parts à d'invincibles barrières et, tout d'un coup, quelle perspective s'offrait devant moi!... «Du sang-froid», me disais-je, en marchant d'un bout à l'autre de mon fumoir où je m'étais retiré, sans avoir touché au repas que m'avait servi mon valet de chambre. Le soir était venu, puis la nuit noire; l'aube arriva, puis le grand jour; et j'étais encore là, qui essayais d'y voir clair dans le tourbillon d'hypothèses nouvelles qu'un événement par lui-même si simple,—mais avec l'état de crise aiguë de soupçons où je me trouvais il n'y avait plus d'événements simples,—venait de soulever en moi... J'étais déjà trop habitué à ces tempêtes intimes, pour ne pas savoir que le seul moyen de salut consiste à s'attacher aux faits positifs comme à des rocs solides et qui ne bougent pas. Dans le cas actuel, ces faits positifs se réduisaient à deux:—je venais d'apprendre, premièrement, qu'il existait un frère de M. Termonde, qui passait pour mort et dont mon beau-père ne parlait jamais;—secondement, que ce frère, déshonoré, proscrit, ruiné, sans état-civil, exerçait sur son frère, riche, honoré, irréprochable, une dictature de terreur. De ces deux faits, le premier s'expliquait de soi. C'était tout naturel que Jacques Termonde ne démentît point la légende de suicide imaginée par lui-même et qui jadis avait sauvé l'autre du bagne. Il n'est jamais agréable de reconnaître pour son plus proche parent, un voleur, un faussaire et un déserteur... Mais ce n'est qu'un désagrément cruel. Il n'en allait pas ainsi du second fait. La disproportion était trop forte entre cette cause avouée par mon beau-père et le résultat d'épouvante produit sur lui. L'empire d'Édouard Termonde sur son frère ne se justifiait point par la menace d'un retour sans autre conséquence qu'un scandale de monde aussitôt étouffé. Ma mère pouvait se contenter de cette raison-là, elle, au regard de qui son mari était un grand cœur, une belle âme, mais non pas moi... L'idée me vint de consulter le Code de justice militaire. J'y trouvai à l'article 184 que la prescription du délit de désertion ne commence à courir que du jour où l'insoumis atteint quarante-sept ans. Vraisemblablement Édouard Termonde tombait encore sous le coup de la loi. Est-ce que le désir d'épargner à ce frère infâme un châtiment disciplinaire pouvait justifier chez mon beau-père une si longue faiblesse et dans des conditions d'inquiétude semblable? J'apercevais une autre raison à cet empire, quelque ténébreux, quelque effrayant lien de complicité entre les deux hommes. Je venais de penser que peut-être Jacques Termonde avait employé son frère à tuer mon père. Et si cela était, si l'assassin possédait quelque preuve de cette complicité? Sans doute il se trouvait les mains liées à l'égard des magistrats, mais c'était de quoi éclairer ma mère, par exemple, et cette menace devait suffire à faire trembler un mari aimant, à mater son féroce orgueil?

«Du sang-froid, me répétais-je, du sang-froid.» Et je mettais toute ma force à reprendre les données physiques et morales que je possédais sur le crime. Il s'agissait, pour moi, de chercher si un point, un seul point demeurait obscur avec l'hypothèse de l'identité de Rochdale et d'Édouard Termonde. Les témoignages s'étaient accordés à représenter Rochdale comme grand et fort, ma mère m'avait dépeint Édouard Termonde comme gros et lourd. Il y avait quinze ans de distance entre l'assassin de 1864 et le noceur vieilli de 1879, mais rien qui empêchât que ce ne fût le même personnage. Ma mère avait insisté sur la couleur des yeux d'Édouard Termonde, bleus et pâles comme ceux de son frère. Or, le concierge de l'hôtel Impérial avait, dans sa déposition, que je savais par cœur pour l'avoir si souvent relue, signalé la nuance très bleue et très claire des prunelles du soi-disant Rochdale. Il avait remarqué ce détail à cause du contraste des yeux avec le ton bistré du visage. Édouard Termonde s'était réfugié en Amérique, au lendemain de son faux suicide, et qu'avait dit M. Massol? Je l'entendais encore me répéter, avec sa voix flûtée et le geste méthodique de sa main: «Un étranger, un Américain ou un Anglais, peut-être un Français établi en Amérique...» D'impossibilité matérielle, je n'en trouvais pas. Et d'impossibilité morale? Pas davantage. Afin de mieux m'en convaincre, je reprenais l'histoire du crime au moment même où la correspondance de mon père se faisait explicite sur le compte de Jacques Termonde, c'est-à-dire en Janvier 1864. Pour dégager mon jugement de toute impression de haine personnelle, je supprimais les noms dans ma pensée. Je ramenais cette sinistre aventure, dont j'avais tant souffert, à la sécheresse d'une anecdote abstraite... Un homme est éperdûment amoureux de la femme d'un de ses amis intimes. Cet homme sait cette femme profondément, absolument honnête; si elle était libre, elle l'aimerait, il le sent, il le voit; mais, n'étant pas libre, elle ne sera jamais, jamais, à lui. Cet homme est doué du tempérament qui fait les criminels: une violence effrénée dans les passions, aucun scrupule, une volonté despotique, l'habitude de tout briser devant son désir. Il s'aperçoit que son ami devient jaloux. Encore quelque temps, et la porte de la maison lui sera fermée. Comment cette pensée ne lui viendrait-elle pas: si le mari disparaissait, cependant?... Ce rêve de la mort de celui qui fait seul obstacle à son bonheur trouble la tête de cet homme, une fois, deux fois. Il la tourne et la retourne, cette idée fatale, il s'y accoutume. Il en arrive au: «Si j'osais», point de départ des scélératesses les plus affreuses. L'idée se précise devant son esprit. Il conçoit qu'il pourrait faire tuer celui qu'il hait maintenant et dont il se sent haï. N'a-t-il pas, très au loin, un frère misérable dont tout le monde ignore non seulement le domicile actuel, mais jusqu'à l'existence? Quel admirable ouvrier de meurtre que ce frère dépravé, besogneux, infâme, qu'il tient à sa dévotion par les secours d'argent qu'il lui envoie!... Et la tentation s'accroît toujours. Une heure sonne où elle est plus forte que tout le reste. Cet homme résolu à jouer cette partie suprême appelle à Paris son frère... Comment? Par une ou deux lettres qui font miroiter aux yeux du drôle l'espérance d'une énorme somme à gagner, en même temps qu'elles mettent comme condition à cette espérance un mystère absolu dans le voyage. L'autre accepte. Il débarque en Europe après avoir multiplié autour de lui les précautions. Quoi de plus aisé?... Ce failli de la vie n'a point de parents, point de relations; il mène, depuis des années, une existence anonyme et de hasard... Voici les deux frères face à face... Jusque-là rien que de logique, rien que de conforme aux étapes possibles d'un projet de cet ordre.

J'en arrivais à l'exécution, et je continuais à raisonner de même, d'une manière impersonnelle. Le frère riche propose au frère pauvre le marché de sang. Il lui offre de l'argent, beaucoup d'argent: cent mille francs, deux cent mille francs, trois cent mille francs. Quels motifs empêcheraient le misérable d'accepter? Les idées morales?... Que vaut la moralité d'un viveur qui a passé du libertinage au vol? Depuis des années et sous l'influence de mes préoccupations vengeresses, j'avais lu trop assidument les faits divers des journaux et les comptes rendus des procès pour ne pas savoir comment on devient meurtrier. Des besoins d'argent et l'habitude de la débauche, voilà un assassin en disponibilité. Que de coups de couteau ont été donnés, que de révolvers mis en jeu, que de gouttes de poison versées dans des verres, avec une incertitude absolue du gain, parmi les pires conditions de danger, simplement pour aller, tout à l'heure, dépenser l'argent du meurtre dans quelque bouge. La crainte de l'échafaud?... Personne ne tuerait alors. Les débauchés, d'ailleurs, qu'ils s'en tiennent au vice, ou qu'ils roulent jusqu'au crime, n'ont pas la vision de l'avenir. La sensation présente est pour eux trop forte. Son image abolit toutes les autres images, elle absorbe toutes les forces vives du tempérament et de l'âme. Une vieille mère mourante, des enfants qui ont faim, une femme qui se désespère,—ces tableaux des conséquences de leurs actes, ont-ils jamais arrêté les ivrognes, les joueurs et les coureurs de filles? Et pas davantage les fantômes tragiques du tribunal, de la prison et de la guillotine, quand, altérés d'or, ils tuent pour s'en procurer. L'échafaud est loin, la porte du lupanar est au coin de la rue, et le goujat saigne un rentier, comme un boucher saigne une bête, pour aller ensuite là-bas, la poche garnie, vers le gros numéro, où il y a de la crapule assurée. C'est le train quotidien du crime, cela. Pourquoi le désir d'une débauche plus relevée n'exercerait-elle pas le même attrait scélérat sur des hommes plus raffinés, mais aussi incapables de noblesse morale que les chourineurs du cabaret borgne? Ah! c'était une pensée trop cruelle et que je ne pouvais supporter,—que le sang de mon père eût payé cela, des soupers dans un restaurant de nuit à New-York... Je perdais l'énergie de continuer ma déduction froide, et une hallucination commençait, qui me montrait un cabinet particulier semblable à ceux où j'avais passé: la table servie, le divan de velours aux ressorts fatigués, la glace rayée de lettres gravées avec le diamant des bagues, le piano ouvert où l'on joue des valses canailles, et le Champagne qui mousse dans les verres, et la fille qui rit, avec sa blanche gorge dégrafée, ses bas de soie, ses dents de bête, l'odeur des parfums de sa chair mélangée à l'odeur des mets, du tabac, des vins,—et l'homme à côté d'elle... «Non, ne mange pas ce souper, ne bois pas ce vin, ne te laisse pas pétrir par ces mains, ne prends pas cet or. Il y a du sang sur toutes ces choses... Cet homme qui t'embrasse, qui te désire, qui t'a payée, est un assassin, un assassin, un assassin!...»

Ma raison se perd, me disais-je, lorsque j'étais là, immobile, le cœur battant, les yeux fixes, en proie à la même émotion que si j'eusse vu réellement la scène hideuse, et je la voyais, en effet, dans un éclair. Je me tournais alors vers le portrait de mon père, je le regardais longtemps, je lui parlais comme s'il eût pu m'entendre, je le suppliais: «Aide-moi... Aide-moi...» Et je retrouvais, non pas le calme, mais la force du moins de reprendre la féroce hypothèse et de la critiquer détail par détail. Elle avait contre elle, tout d'abord, d'être invraisemblable comme le cauchemar d'une imagination malade. Un frère qui emploie son frère à l'assassinat d'un homme dont il veut épouser la femme!... Bien que la conception et l'offre d'un pareil complot rentraient dans le domaine des plus extraordinaires fantaisies... «Soit, me disais-je, mais en matière de crime, il n'y a pas d'invraisemblance. Par cela seul qu'il se décide au meurtre, l'assassin cesse de se mouvoir dans le cadre d'habitudes de la vie sociale.» Et vingt exemples se présentaient à ma mémoire, de forfaits commis dans des circonstances aussi exceptionnelles, aussi étranges que celles dont je discutais en ce moment le plus ou moins de probabilité. Une objection surgissait tout de suite. En admettant que ce crime compliqué fût seulement possible, comment étais-je le premier à en avoir le soupçon? Pourquoi M. Massol, le vieux magistrat si fin, si délié, si habile, n'avait-il pas cherché de ce côté-là une explication du sanglant mystère devant lequel il s'avouait impuissant? «Eh bien! me répondis-je, M. Massol n'y a point pensé, voilà tout. La question est de savoir, non si le juge d'instruction a soupçonné le fait ou non, mais si ce fait en lui-même est réel ou s'il ne l'est point.» Et puis, quels indices auraient mis M. Massol sur cette piste? S'il avait étudié à fond le ménage de mon père, il avait acquis la certitude que ma mère était une très honnête femme. Il avait vu sa douleur sincère, et il n'avait pas eu, comme moi, entre les mains, les lettres où mon père avouait sa jalousie et dénonçait la passion de son faux ami. Est-ce que, d'ailleurs, Jacques Termonde n'avait pas dû se pourvoir à l'avance d'un alibi sentimental, comme il s'était prémuni d'un alibi physique, et entretenir à cette époque une maîtresse affichée? Mais supposons que le juge ait cherché de ce côté-là, qu'il ait soupçonné dès les premiers jours la félonie de mon futur beau-père. Il s'agissait de découvrir le complice, puisqu'en tout état de choses la présence de M. Termonde chez nous à l'heure du meurtre était un fait avéré. M. Massol est arrivé à penser au frère disparu, soit. Où trouver les traces de ce frère? Où et comment? Si Édouard et Jacques ont été complices dans le crime, leur premier soin n'a-t-il pas dû être d'imaginer un moyen de correspondance qui défiât la surveillance de la police? N'ont-ils même pas cessé, pour un temps, tout commerce de lettres? Qu'avaient-ils à se communiquer? Édouard tenait l'argent du meurtre, Jacques s'occupait d'achever de conquérir le cœur de ma mère... «Soit encore, reprenais-je; mais si M. Massol manquait du document essentiel, s'il ignorait la passion de Jacques Termonde pour la femme de l'assassiné,—ma tante, elle, savait cette passion, elle avait en mains la preuve indiscutable des défiances de mon père, comment n'avait-elle pas pensé ce que je pensais à l'heure présente?...» Et qui m'assurait qu'elle ne l'eût pas pensé? Les soupçons l'avaient dévorée, elle aussi; elle avait vécu, elle était morte parmi eux. Seulement elle y avait évidemment mêlé ma mère, incapable de lui pardonner les souffrances d'un frère qu'elle adorait. Agir contre ma mère, c'était agir contre moi. Cela, elle se l'était interdit à jamais. L'eût-elle osé, comment fût-elle sortie du domaine des vagues inductions, puisqu'elle ne pouvait ni douter, elle non plus, de l'alibi de mon beau-père, ni rien savoir de l'existence actuelle d'Édouard Termonde?... Non, que je fusse le premier à expliquer l'assassinat de mon père comme je faisais, cela prouvait uniquement que je possédais des données nouvelles sur les alentours du crime, et non pas que les hypothèses fondées sur ces données fussent insensées.

D'autres objections se présentaient. Si mon beau-père avait employé son frère à cette besogne d'assassinat, comment avait-il révélé à sa femme l'existence de ce frère? La réponse à cette question s'offrait d'elle-même. Si le crime avait été commis dans ces conditions de complicité, une seule preuve pouvait en demeurer, à savoir les deux ou trois lettres écrites par Jacques Termonde à Édouard pour l'appeler en Europe et lui tracer son itinéraire. Ces lettres, Édouard les avait gardées. C'était par elles qu'il devait tenir son frère et par la menace de les livrer à ma mère. Prévenir cette dernière comme mon beau-père l'avait fait et dans cette mesure, c'était parer d'avance à cette menace, au moins en partie. Si jamais l'ouvrier du meurtre se décidait à livrer le commun secret à la veuve de la victime, devenue la femme de l'inspirateur de ce meurtre, ce dernier pourrait à tout le moins nier l'authenticité des lettres, arguer de la confidence ancienne, montrer, dans la dénonciation, l'infamie d'une atroce vengeance compliquée d'un faux. Et puis, cette confidence à ma mère n'était-elle pas justifiée par une autre raison, précisément si le crime avait été commis de la manière que j'imaginais? Ces remords, dont je croyais mon beau-père torturé, n'avaient certes pas échappé à l'affection inquiète de sa femme. Elle n'avait pas eu de peine à démêler dans l'âme de celui qu'elle aimait, et dont elle se savait aimée, la sombre et fixe présence d'une tristesse jamais chassée. Que de nuages elle avait dû voir sur ce front, que sa présence ne dissipait pas! Que de rêveries mornes dans ces yeux, que sa tendresse ne suffisait point à remplir d'un profond, d'un absolu bonheur! Qui sait? Elle avait peut-être connu cette jalousie, la pire de toutes, celle d'une pensée constante et qu'on ne vous dit pas, d'une émotion étrangère et qu'on vous cache. Et il lui avait révélé une portion de la vérité, afin de lui épargner, à elle, une certaine sorte d'inquiétude, afin de s'épargner à lui-même des questions que sa conscience lui rendait intolérables. Il n'y avait donc pas de contradiction entre cette demi-confidence faite à ma mère et mon hypothèse sur la complicité des deux frères... Je comprenais aussi que, dans cette confidence, il n'avait pas pu insister, au delà d'un certain point, sur la nécessité du silence à mon égard,—silence qui n'eût jamais été rompu sans un hasard d'émotion, sans mon insistance attendrie, sans cette arrivée subite d'Édouard Termonde qui avait littéralement affolé la pauvre femme... Mais comment expliquer cette imprudence d'avoir refusé de l'argent à ce frère aux abois et capable de tout oser? De cela encore, j'arrivais à me rendre compte. C'était avant la mort de ma tante, à une époque où mon beau-père se jugeait pour toujours garanti de mon côté. Il se croyait abrité de la justice par la prescription. Il se sentait malade. Quoi de plus naturel que de désirer reprendre à tout prix ces papiers qui pouvaient, lui, une fois mort, et entre des mains scélérates, devenir un moyen de chantage exercé sur sa veuve et déshonorer sa mémoire dans le cœur de cette femme, aimée jusqu'au crime? Une négociation pareille ne pouvait être tentée que de vive voix. Mon beau-père s'était dit que son frère n'exécuterait pas sa menace sans avoir essayé une dernière tentative. Il viendrait à Paris, les deux complices se retrouveraient face à face après tant d'années. Ce serait une nouvelle offre d'argent à faire, mais la dernière et contre la livraison de la seule preuve capable d'éclairer les ténèbres du mystère de l'hôtel Impérial. Dans ce calcul, mon beau-père avait omis de prévoir que son frère arriverait aussi à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg, qu'on l'introduirait dans le salon devant ma mère, et que la secousse trop forte lui donnerait, à lui-même, déjà ébranlé par de longues angoisses, une crise de sa maladie du foie. Il y a dans les événements une part d'inconnu qui déjoue les habiletés de nos plus subtiles prudences. Et quand je songeais que tant de ruse, une si continuelle surveillance de soi-même et des autres avaient abouti à ce résultat, je sentais de nouveau le passage sur nous tous du souffle de la destinée,—à moins que ces hypothèses ne fussent un roman éclos dans mon cerveau, envahi par la fièvre et par le désir de vengeance qui me consumait!

Réalité ou roman, ces hypothèses se tenaient là, devant moi qui ne pouvais pas demeurer sur une ignorance et sur un doute. À l'extrémité de ces raisonnements divers, dont les uns appuyaient, les autres combattaient la vraisemblance de ma nouvelle explication du sanglant mystère, je rencontrais aussi un fait positif:—à tort ou à raison j'avais conçu la possibilité d'un complot dans lequel Édouard Termonde aurait servi d'instrument de meurtre à son frère. Quand il n'y eût eu qu'une chance, une seule contre un millier, pour que mon père eût été tué de la sorte, je devais suivre cette piste jusqu'au bout, sous peine de me mépriser comme le dernier des lâches. Le temps était passé des douloureuses rêveries; il fallait agir, et ici, agir, c'était savoir.

Le matin arrivait parmi ces pensées. Ma lampe, qui avait éclairé cette veillée funèbre, mêlait sa clarté triste à la pâle lumière de l'aube. J'ouvris ma fenêtre, je vis la face livide des hautes maisons dans le jour naissant, et je me jurai solennellement, devant ce réveil de la vie, que ce jour me verrait commencer de faire ce que je devais, et le lendemain continuer, et les autres jours, jusqu'à ce que je pusse me dire: «Je suis certain..» J'eus l'énergie de dompter la tempête de sensations folles qui s'était déchaînée en moi durant toute la nuit et de fixer mon esprit sur ce problème: «Existe-t-il un moyen de vérifier si Édouard Termonde et le soi-disant Rochdale de 1864 ne font qu'un?» Pour répondre à cette question ainsi posée, je ne pouvais compter que sur moi seul, sur les ressources de mon intelligence et de ma volonté personnelles. Je dois me rendre ce témoignage que je n'eus pas une minute, durant ces cruelles heures, la tentation de me décharger une fois pour toutes des difficultés de ma tâche tragique en m'adressant à la justice, comme j'aurais fait, si je n'avais pas tenu compte de la souffrance de ma mère. Je m'étais dit que jamais elle ne recevrait par moi ce coup horrible: apprendre qu'elle avait été, quinze ans durant, la femme d'un assassin. Pour qu'elle ignorât toujours ce drame criminel, il fallait que la lutte restât circonscrite entre mon beau-père et moi. Et cependant, si je le trouve coupable? pensais-je... À cette seule idée qui maintenant n'était plus vague et lointaine, qui pouvait devenir une vérité indiscutable, aujourd'hui, demain, dans quelques heures, un projet terrible se dessinait devant les yeux de mon esprit.—Mais je ne voulais pas regarder de ce côté-là; je me répondais: «J'y songerai plus tard,» et je me contraignais à porter toutes mes réflexions sur le jour actuel. Je reprenais mon problème: «Comment vérifier l'identité d'Édouard Termonde et du faux Rochdale?» Arracher ce secret à mon beau-père était impossible. Vainement, depuis des mois, j'avais cherché le défaut de cette cuirasse de dissimulation contre les mailles de laquelle j'avais brisé, non pas un, mais dix, mais vingt poignards. J'aurais eu à mon service tous les bourreaux de l'Inquisition que je n'aurais pas desserré ces lèvres minces, ni extorqué une confidence à ce visage, si douloureux et si impénétrable à la fois. Restait l'autre. Mais pour m'attaquer à lui, je devais découvrir, d'abord, sous quel nom il était caché à Paris et à quelle adresse. Il n'était pas besoin de beaucoup d'imagination pour apercevoir un moyen assuré de cette découverte. Il ne suffisait que je me rappelasse les circonstances mêmes où j'avais appris l'arrivée d'Édouard Termonde à Paris. Pour une raison ou pour une autre,—souvenir d'une sanglante complicité ou crainte d'un scandale mondain,—mon beau-père tremblait d'épouvante à la seule idée du retour de son frère. Ce frère était revenu. Mon beau-père ferait certainement tous ses efforts pour le décider à partir de nouveau. Il le reverrait, et pas à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg, à cause de ma mère et à cause des domestiques. J'avais donc un procédé sûr pour savoir la demeure d'Édouard Termonde: je ferais suivre mon beau-père.