On trouve des traces de l’homme paléolithique sur les rives du Dniéper, à Kiev (Kyïv)[2] et sur celles de ses affluents la Desna et l’Oudaï ; ces restes sont analogues à ceux de l’Europe occidentale à l’époque de la Madeleine et aux époques postérieures. Dans les monuments néolithiques beaucoup plus nombreux, et dans ceux de la période transitoire, où l’on commença à se servir des métaux, on constate l’influence de l’Asie. La période que l’on a appelée prémycéenne, au commencement de l’usage des métaux, est très instructive à ce point de vue. Elle est caractérisée par une céramique à peinture polychrome extrêmement curieuse. Cette civilisation apparaît subitement sur un très vaste territoire — de l’est à l’ouest : dans le Turkestan, l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans et disparaît bientôt. Il est à remarquer encore que, dans la période primitive de l’usage du fer, des ouvrages de bronze de même style se répandent de l’Adriatique et du Danube jusqu’aux bords de la Mer Noire, y compris le Caucase et que du littoral des mers ils pénétrent à l’intérieur du continent. L’art connu en Occident sous le nom de « mérovingien » avant de s’y manifester se révèle dans les fouilles de la Perse et sur le littoral de la Mer Noire.

[2] C’est la prononciation indigène du nom de Kiev — Kyïv en deux syllabes.

Si nous passons aux monuments historiques, nous rencontrons la migration des Alains, qui nous donne un exemple éclatant de cette poussée eurasique. On en découvre les premières traces dans le voisinage de la Chine, ils habitent ensuite pendant longtemps les steppes de la Caspienne et de la Mer d’Azov, laissent leurs vestiges dans les montagnes du Caucase et de la Crimée, puis vont finir leur migration en Espagne. Les Huns, quelques siècles plus tard, suivirent à peu près le même chemin.

Pour l’histoire de la pénétration de la civilisation européenne en Asie à travers l’Ukraine, le document historique le plus ancien est fourni par le récit d’Aristée, rapporté par Hérodote. D’après les meilleures interprétations, il nous donne des informations sur la route des caravanes, partant des colonies grecques du littoral septentrional de la Mer Noire et conduisant, à travers le continent oriental de l’Europe, jusqu’au fond de l’Asie, près des frontières de la Chine. Marco Polo, près de dix-huit siècles plus tard, part des colonies Vénitiennes du littoral de la Mer Noire et suit le même itinéraire, témoignant ainsi de la persistance des relations commerciales et intellectuelles, qui, quoique intermittentes, se renouaient à la première occasion. Les récits des géographes arabes des IXe et Xe siècles, parlant de marchands israélites d’Espagne qui traversaient l’Allemagne et passaient par les ports de la Mer Noire pour pénétrer au fond de l’Europe orientale et au centre de l’Asie, nous en apportent un nouveau témoignage.

L’existence de ces voies commerciales, les passages de marchands font naître des projets de conquête, qui se renouvelleront de siècle en siècle. Quiconque s’est vu maître des ports de la Mer Noire ou des steppes ukrainiennes n’a pu s’empêcher de diriger ses convoitises vers l’Est. Les expéditions de Darius, de Néron trouvent leur pendant dans les incursions des anciens russes sur le littoral de la Caspienne, dans « l’Inde riche », dont les poèmes épiques du nord (bylines) nous ont conservé le souvenir. Puis ce sont les expéditions des cosaques au XVIIe siècle, et le rôle qu’ont joué les Indes dans les projets de Charles XII, de Pierre Ier, de Catherine II et de Napoléon.

Dans les temps modernes, l’expansion de la civilisation européenne en Europe orientale et dans l’Asie septentrionale n’est qu’une répétition des entreprises anciennes, qui ont fini par se réaliser au cours des siècles. Les colonies grecques du littoral de la Mer Noire sont le point de départ de ces conquêtes de la civilisation méditerranéenne. L’ancienne Chersonèse est la source d’où les princes de Kiev puisent les moyens intellectuels nécessaires pour consolider et organiser leur état. Puis, c’est par l’intermédiaire de Kiev, que la civilisation byzantine arrive dans les autres centres politiques de l’Europe orientale. Elle s’y affermit d’abord, ensuite elle se répand jusqu’aux frontières de l’est, passe les monts Ourals, pénètre dans l’Asie septentrionale et va se faire sentir jusque sur les rives du Pacifique. Les disciples de l’école de Kiev, aussitôt que l’union de l’Ukraine à la Moscovie fut scellée, propagèrent la civilisation, dans laquelle ils avaient été nourris, à Moscou et à Kazan, à Tobolsk aussi bien qu’à Irkoutsk, et même à Iakoutsk et à Vladivostok. Ce sont des originaires de l’Ukraine, qui colonisèrent avec d’autres peuples les immenses espaces du Turkestan et de la Sibérie jusqu’aux contrées de l’Amour et de l’Oussouri.

Ainsi au cours des fluctuations ethniques et sociales, dont l’Ukraine a été le théâtre, s’est formé le type spécialement ukrainien, que nous avons aujourd’hui.

Mais si l’on nous demandait de dire ce qu’est le peuple ukrainien, nous répondrions : c’est ce groupe de tribus des slaves orientaux, qui, s’appuyant sur la lisière méridionale de la zone boisée, s’est efforcé pendant des siècles à prendre pied sur le littoral de la Mer Noire, à s’ouvrir des voies vers les régions de la civilisation méditerranéenne, et qui y a réussi, en dépit de tous les obstacles, parce qu’il n’a reculé devant aucun sacrifice.

II.
Le peuple ukrainien.

L’Ukraine méridionale des steppes a donc été la grande voie par où les peuples asiatiques, non sans lutte et sans à coups, ont émigré vers l’occident. Les uns s’épuisèrent dans ces luttes, s’effritèrent et disparurent à jamais, d’autres plus heureux arrivèrent à se frayer un chemin vers l’ouest. Poussées par le besoin de s’étendre et invinciblement attirées par cette attraction que produit le sud et le soleil sur les peuples du nord, les tribus, en grande partie slaves, des régions boisées, essayaient aussi de se répandre dans la steppe. Là elles se heurtaient aux hordes nomades et devaient soit fléchir vers le nord, ou disparaître, ou bien se fondre dans les tribus errantes.