Le 8 septembre, l’île Pitcairn fut donc proclamée nation libre et indépendante. Et le même jour eut lieu le couronnement solennel de Butterworth Ier, empereur de Pitcairn, au milieu de grandes fêtes et réjouissances. La nation entière, à l’exception de quatorze personnes, en grande partie des petits enfants, défila devant le trône sur un seul rang, avec bannières et musique; le cortège avait plus de quatre-vingt-dix pieds de long; on observa qu’il mit trois bons quarts de minute à passer. Jamais, dans l’histoire de l’île, on n’avait vu chose pareille. L’enthousiasme public était sans bornes.

Dès lors, sans tarder, commencèrent les réformes impériales. On institua des ordres de noblesse. Un ministre de la marine fut nommé. On lui confia la baleinière. Un ministre de la guerre fut choisi et reçut le soin de procéder aussitôt à la formation d’une armée permanente. On nomma un premier lord de la trésorerie. Il fut chargé d’établir un projet d’impôt, et d’ouvrir des négociations pour des traités offensif, défensif et commercial avec les puissances étrangères. On créa des généraux et des amiraux, ainsi que des chambellans, des écuyers-servants et des gentilshommes de la chambre.

A ce moment-là, tous les gens disponibles furent occupés. Le grand-duc de Galilée, ministre de la guerre, se plaignit que tous les hommes faits, au nombre de seize, qui se trouvaient dans l’empire fussent pourvus de charges importantes; aucun d’eux ne voulait dès lors servir dans les rangs. Son armée permanente était dans le lac. Le marquis d’Ararat, ministre de la marine, formulait les mêmes plaintes. Il voulait bien, disait-il, prendre lui-même la direction de la baleinière, mais il lui fallait quelqu’un pour représenter l’équipage.

L’empereur fit pour le mieux, dans les circonstances. Il enleva à leurs mères tous les enfants âgés de plus de dix ans, et les incorpora dans l’armée. On forma ainsi un corps de dix-sept soldats, commandé par un lieutenant général et deux majors. Cette mesure satisfit le ministre de la guerre, et mécontenta toutes les mères du pays. Leurs chers petits ne devaient pas, disaient-elles, trouver des tombes sanglantes sur les champs de bataille, et le ministre de la guerre aurait à répondre de cette décision. Quelques-unes, les plus désolées et les plus inconsolables, passèrent leur temps à guetter le passage de l’empereur, et lui jetaient des ignames, sans se soucier des gardes du corps.

En outre, étant toujours donné le petit nombre d’hommes, on fut obligé d’utiliser le duc de Bethany, ministre des postes, comme rameur sur la baleinière. Cela le mit dans une position inférieure vis-à-vis de tel autre noble de rang plus bas, par exemple le vicomte de Canaan, juge-maître des plaids-communs. Le duc de Bethany, par suite, prit ouvertement des allures de mécontent, et, en secret, conspira. L’empereur l’avait prévu, mais ne put l’empêcher.

Tout alla de mal en pis. L’empereur, certain jour, éleva Nancy Peter à la pairie, et le lendemain, l’épousa. Cependant, pour des raisons d’État, le cabinet lui avait énergiquement conseillé d’épouser Emmeline, fille aînée de l’archevêque de Bethléem. Suivirent des griefs dans un parti important, les gens d’église. La nouvelle impératrice s’assura l’appui et l’amitié des deux tiers des trente-six femmes adultes de la nation, en les absorbant dans sa cour comme dames d’honneur, mais cela lui fit douze ennemies mortelles des douze restant. Les familles des dames d’honneur bientôt commencèrent à s’insurger, de ce qu’il n’y avait plus personne pour faire le ménage à la maison. Les douze femmes non choisies refusèrent d’entrer dans les cuisines impériales comme servantes. Ainsi l’impératrice dut prier la comtesse de Jéricho et autres grandes dames de la cour d’aller chercher l’eau, de balayer le palais, et d’accomplir d’autres services vulgaires également désagréables. Cela causa quelque fureur de ce côté-là.

Chacun se plaignait des taxes levées pour l’entretien de l’armée et de la marine, et pour le reste des dépenses du gouvernement impérial. Elles étaient intolérables et écrasantes, et réduisaient la nation à la mendicité. Les réponses de l’empereur ne satisfaisaient personne:

—«Voyez la Germanie, voyez l’Italie. Sont-elles plus heureuses que vous? N’avez-vous pas l’unification?»

Eux disaient:—«On ne peut pas se nourrir avec de l’unification et nous mourons de faim. Il n’y a pas d’agriculture... Tout le monde est à l’armée, ou dans la marine, ou dans un service public, paradant en uniforme, avec rien à faire, ni à manger. Personne pour travailler aux champs...

—«Regardez la Germanie, regardez l’Italie. C’est la même chose là. Telle est l’unification. Il n’y a pas d’autre procédé pour l’obtenir, pas d’autre procédé pour la conserver quand on l’a», disait toujours le pauvre empereur. Mais les mécontents ne répondaient que:—«Nous ne pouvons pas supporter les taxes. Nous ne pouvons pas.»