—«Ma noble Célestine, tout en larmes, se cramponnait à moi de ses bras aimants, jurant qu’elle m’épouserait volontiers, oui, avec joie, bien que je n’eusse pas un écho vaillant. Rien n’y fit. On nous sépara, elle pour languir et mourir au bout d’un an, moi pour peiner, tout le long du voyage de la vie, triste et seul, implorant chaque jour, à chaque heure, le repos où nous serons réunis dans le royaume bienheureux. On n’y redoute plus les méchants, et les malheureux y trouvent la paix. Si vous voulez avoir l’obligeance de jeter un coup d’œil sur les cartes et les plans que j’ai là dans mon portefeuille je suis sûr que je puis vous vendre un écho à meilleur compte que n’importe quel autre commerçant. En voici un qui coûta à mon oncle dix dollars il y a trente ans. C’est une des plus belles choses du Texas. Je vous le laisserai pour...»
—«Souffrez que je vous interrompe, dis-je. Jusqu’à ce moment, mon cher ami, les commis voyageurs ne m’ont pas laissé une minute de repos. J’ai acheté une machine à coudre dont je n’avais nul besoin. J’ai acheté une carte qui est fausse jusqu’en ses moindres détails. J’ai acheté une cloche qui ne sonne pas. J’ai acheté du poison pour les mites, que les mites préfèrent à n’importe quel autre breuvage. J’ai acheté une infinité d’inventions impraticables. Et j’en ai assez de ces folies. Je ne voudrais pas un de vos échos quand même vous me le donneriez pour rien. Je n’en souffrirai pas un chez moi. J’exècre les gens qui veulent me vendre des échos. Vous voyez ce fusil? Eh bien! prenez votre collection et déguerpissez. Qu’il n’y ait pas de sang ici.»
Il se contenta de sourire doucement et tristement, et entra dans d’autres explications. Vous savez très bien que lorsqu’une fois vous avez ouvert la porte à un commis voyageur, le mal est fait, vous n’avez qu’à le subir.
Au bout d’une heure intolérable, je transigeai. J’achetai une paire d’échos à deux coups, dans de bonnes conditions. Il me donna, sur le marché, un troisième, impossible à vendre, dit-il, parce qu’il ne parlait qu’allemand. C’était autrefois un parfait polyglotte, mais il avait eu une chute de la voûte palatine.
HISTOIRE DU MÉCHANT PETIT GARÇON
Il y avait une fois un méchant petit garçon qui s’appelait Jim. Cependant, si l’on veut bien le remarquer, les méchants petits garçons s’appellent presque toujours James dans les livres de l’école du dimanche. C’était bizarre, mais on n’y peut rien. Celui-là s’appelait Jim.
Il n’avait pas non plus une mère malade, une pauvre mère pieuse et poitrinaire, et qui eût souhaité mourir et se reposer dans la tombe, sans le grand amour qu’elle portait à son fils, et la crainte qu’elle avait que le monde fût méchant et dur pour lui, quand elle aurait disparu. Tous les méchants petits garçons dans les livres de l’école du dimanche s’appellent James, et ont une mère malade qui leur enseigne à répéter: «Maintenant, je vais m’en aller...» et chantent pour les endormir d’une voix douce et plaintive, et les baisent, et leur souhaitent bonne nuit, et s’agenouillent au pied du lit pour pleurer. Il en était autrement pour notre garçon. Il s’appelait Jim. Et rien de semblable chez sa mère, ni phtisie, ni autre chose. Elle était plutôt corpulente, et n’avait nulle piété. En outre elle ne se tourmentait pas outre mesure au sujet de Jim. Elle avait coutume de dire que s’il se cassait le cou, ce ne serait pas une grande perte. Elle l’envoyait coucher d’une claque, et ne l’embrassait jamais, pour lui souhaiter bonne nuit. Au contraire, elle lui frottait les oreilles quand il la quittait pour dormir.
Un jour ce méchant petit garçon vola la clef de l’office, s’y glissa, mangea de la confiture, et remplit le vide du pot avec du goudron, pour que sa mère ne soupçonnât rien. Mais à ce moment même un terrible sentiment ne l’envahit pas. Quelque chose ne lui sembla pas murmurer: «Ai-je bien fait de désobéir à ma mère?» «N’est-ce pas un péché d’agir ainsi?» «Où vont les méchants petits garçons qui mangent gloutonnement la confiture maternelle?» Et alors, il ne se mit pas à genoux, tout seul, et ne fit pas la promesse de n’être plus jamais méchant; il ne se releva pas, le cœur léger et heureux, pour aller trouver sa mère et tout lui raconter; et demander son pardon, et recevoir sa bénédiction, elle ayant des pleurs de joie et de gratitude dans les yeux. Non. C’est ainsi que se comportent les autres méchants petits garçons dans les livres. Mais chose étrange, il en arriva autrement avec ce Jim. Il mangea la confiture et dit que c’était «épatant» dans son langage grossier et criminel. Et il versa le goudron dans le pot, et dit que c’était aussi «épatant» et se mit à rire, et observa que la vieille femme sauterait et renâclerait, quand elle s’en apercevrait. Et quand elle découvrit la chose, il affirma qu’il ignorait ce qu’il en était; elle le fouetta avec sévérité; il se chargea de l’accompagnement. Tout s’arrangeait autrement pour lui que pour les méchants James dans les histoires.
Un autre jour, il grimpa sur le pommier du fermier Acorn, pour voler des pommes. La branche ne cassa pas. Il ne tomba pas et ne se cassa pas le bras, et ne fut pas mis en pièces par le gros chien du fermier, pour languir de longues semaines sur un lit de douleur, et se repentir, et devenir bon. Oh! non! Il prit autant de pommes qu’il voulut, et descendit sans encombre. Et d’ailleurs, il était paré pour le chien, et le chassa avec une brique lorsqu’il s’avança pour le mordre. C’était bizarre. Rien de semblable jamais dans ces aimables petits livres à couverture marbrée, où l’on voit des images qui représentent des messieurs en queue-de-pie et chapeaux hauts en forme de cloche, avec des pantalons trop courts, et des dames ayant la taille sous les bras et sans crinolines. Rien de pareil dans les livres de l’école du dimanche.
Il déroba, une autre fois, le canif du maître d’école, et, pour éviter d’être fouetté, il le glissa dans la casquette de Georges Wilson, le fils de la pauvre veuve Wilson, le jeune garçon moral, le bon petit garçon du village, qui toujours obéissait à sa mère et qui ne mentait jamais, et qui était amoureux de ses leçons et infatué de l’école du dimanche. Quand le canif tomba de la casquette, et que le pauvre Georges baissa la tête et rougit comme surpris sur le fait, et que le maître en colère l’accusa, et était juste au moment de laisser tomber le fouet sur ses épaules tremblantes, on ne vit pas apparaître soudain, l’attitude noble, au milieu des écoliers, un improbable juge de paix à perruque blanche, pour dire: «Épargnez ce généreux enfant. Voici le coupable et le lâche. Je passais par hasard sur la porte de l’école, et, sans être vu, j’ai tout vu.» Et Jim ne fut pas harponné, et le vénérable juge ne prononça pas un sermon devant toute l’école émue jusqu’aux larmes et ne prit pas Georges par la main pour déclarer qu’un tel enfant méritait qu’on lui rendît hommage, et ne lui dit pas de venir habiter chez lui, balayer le bureau, préparer le feu, faire les courses, fendre le bois, étudier les lois, aider la femme du juge dans ses travaux d’intérieur, avec la liberté de jouer tout le reste du temps, et la joie de gagner dix sous par mois. Non. Les choses se seraient passées ainsi dans les livres, mais ce ne fut pas ainsi pour Jim. Aucun vieil intrigant de juge ne tomba là pour tout déranger. Et l’écolier modèle Georges fut battu, et Jim fut heureux de cela, car Jim détestait les petits garçons moraux. Jim disait qu’il fallait mettre à bas ces «poules mouillées». Tel était le grossier langage de ce méchant et mal élevé petit garçon.