«Madame, nos affaires semblent marcher très bien. Il y a trois mois pleins que j’envoyai l’habile et beau comte Detzin, avec sa mission diabolique, à la fille de mon frère, Constance. S’il échoue, nous n’aurons pas tout gagné, mais s’il réussit, nul pouvoir au monde n’empêchera notre fille d’être duchesse, quand même la mauvaise fortune voudrait qu’elle ne soit jamais duc.»

—«Mon cœur est plein d’appréhensions. Cependant tout peut encore réussir.»

—«Fi donc! Madame! laissez croasser les chouettes. Allons nous coucher et rêver de Brandenbourg et de sa grandeur!»

CHAPITRE II
FÊTES ET PLEURS

Six jours après les événements relatés dans le précédent chapitre, la brillante capitale du duché de Brandenbourg resplendissait de pompe militaire et retentissait des cris joyeux du peuple loyal. Conrad, le jeune héritier de la couronne, était arrivé. Le cœur du vieux duc débordait de joie, car la belle prestance de Conrad et ses façons gracieuses l’avaient séduit aussitôt. Les grandes salles du palais étaient remplies de seigneurs, qui reçurent Conrad noblement. Et l’avenir s’annonçait sous des couleurs si attrayantes et si heureuses que les craintes et les soucis du duc s’évanouissaient, et faisaient place à une confortable satisfaction.

Mais dans une salle reculée du palais se passait une scène bien différente. A une fenêtre se tenait la fille unique du duc, dame Constance. Ses yeux étaient rouges et gonflés, et pleins de pleurs. Elle était seule. Elle se remit à gémir et dit à haute voix:

«Le cruel Detzin est venu,—mon beau duché a disparu—je ne l’aurais cru jamais,—hélas! ce n’est que trop vrai!—Et je l’aimais, je l’aimais,—j’ai osé l’aimer, bien que sachant—que mon père le noble duc,—ne me permettrait pas de l’épouser!—Je l’ai aimé—je le hais.—Qu’est-il arrivé de moi?—Je suis folle, folle, folle!—Tout est maintenant perdu!—»

CHAPITRE III
L’INTRIGUE SE NOUE

Quelques mois passèrent.—Tout le peuple chantait les louanges du gouvernement du jeune Conrad. Chacun célébrait la sagesse de ses jugements, la clémence de ses arrêts, la modestie avec laquelle il s’acquittait de sa haute charge. Bientôt le vieux duc abandonna toutes choses entre ses mains, et, assis à part, écoutait avec une orgueilleuse joie son héritier rendre les sentences royales du siège du premier ministre. Il semblait qu’un prince aussi aimé et applaudi de tous que l’était le jeune Conrad ne pouvait être que très heureux. Mais, chose étrange, il ne l’était pas. Car il voyait avec effroi que la princesse Constance s’était éprise de lui. L’amour du reste du monde eût été pour lui une bonne fortune, mais celui-ci était lourd de dangers. Il voyait en outre le duc joyeux d’avoir découvert de son côté la passion de sa fille, et rêvant déjà d’un mariage. Chaque jour s’évanouissaient les nuages de tristesse qui avaient assombri les traits de la jeune fille, chaque jour l’espérance et l’enthousiasme luisaient plus clairs dans ses yeux. Et peu à peu d’errants sourires visitaient son visage si troublé jusqu’alors.

Conrad fut épouvanté! Il se reprochait amèrement d’avoir cédé à la sympathie qui lui avait fait rechercher la société d’une personne de son sexe quand il était nouveau venu et étranger dans le palais; mélancolique et soupirant vers une amitié que les femmes seules peuvent désirer ou éprouver. Il tâcha d’éviter sa cousine. Cela mit les choses au pis, car, naturellement, plus il l’évitait, plus elle cherchait ses rencontres. Il s’en étonna d’abord, puis s’en effraya. Ce fut une hantise, une chasse. Elle le surprenait en tous temps et partout, la nuit et le jour. Elle semblait singulièrement anxieuse. Il y avait un mystère quelque part.