Je regardai. J’étais auprès du lit d’Harris, à un jour de voyage du mien. Il n’y avait qu’un sopha. Il était contre le mur. Il n’y avait qu’une chaise à ma portée. J’avais tourné autour d’elle comme une comète, la heurtant comme une comète la moitié de la nuit.

J’expliquai ce qui m’était arrivé, et pourquoi cela était arrivé; les gens de la maison se retirèrent et nous nous occupâmes du déjeuner, car l’aurore pointait déjà. Je jetai un coup d’œil furtif sur mon podomètre, et trouvai que j’avais parcouru quarante-sept milles. Mais peu importait, puisque, après tout, je voulais sortir pour faire un tour.

LES FAITS CONCERNANT MA RÉCENTE DÉMISSION

Washington, 2 décembre.

J’ai démissionné. Le gouvernement a l’air de marcher quand même, mais il a du plomb dans l’aile. J’étais employé à la commission sénatoriale de conchyliologie, et j’ai renoncé à ma situation. Je voyais trop la disposition évidente des autres membres du gouvernement à m’empêcher d’élever la voix dans les conseils de la nation! Je ne pouvais garder plus longtemps mes fonctions et m’humilier à mes yeux. Si j’avais à détailler tous les outrages qui se sont amoncelés sur ma tête durant les six jours que j’ai appartenu officiellement au gouvernement, il y faudrait un volume.

On m’avait nommé clerc de ce comité de conchyliologie, sans me donner même un secrétaire avec qui j’eusse pu jouer au billard. J’aurais supporté cela, pauvre esseulé, si triste que ce fût, si j’avais trouvé chez les autres membres du Cabinet les égards qui m’étaient dus. Mais non. Dès que je m’apercevais que la direction de quelque département allait de travers, j’abandonnais aussitôt toute occupation, pour apporter mes sages conseils, comme je devais. Jamais je n’ai eu un remerciement, jamais. J’allai trouver, avec les meilleures intentions du monde, le secrétaire de la marine:

—«Monsieur, lui dis-je, je ne vois pas que l’amiral Farragut soit en train de faire autre chose qu’un voyage de plaisance autour de l’Europe. C’est une partie de campagne. Il est possible que ce soit très bien. Mais je ne pense pas ainsi. S’il n’a pas l’occasion de livrer bataille, faites-le revenir. Un homme n’a pas besoin d’une flotte entière pour un voyage d’agrément. C’est trop cher. Notez que je n’interdis pas les voyages d’agrément aux officiers de marine, les voyages d’agrément qui sont raisonnables, les voyages d’agrément qui sont économiques. Mais ils pourraient parfaitement fréter un radeau et aller sur le Mississipi...»

Vous auriez entendu éclater l’orage. On aurait cru que je venais de commettre un crime. Peu m’importait. Je répétai que c’était bon marché, d’une simplicité bien républicaine, et très sûr. Je dis que, pour une paisible excursion d’agrément, rien ne valait un radeau.

Alors le secrétaire de la marine me demande qui j’étais. Quand je lui dis que j’étais attaché au gouvernement, il me demanda en quelle qualité. Je dis que, sans relever ce qu’avait d’étrange une semblable question, venant d’un membre du même gouvernement, je pouvais lui apprendre que j’étais employé de la commission sénatoriale de conchyliologie. C’est alors que la tempête fit rage. Il finit par m’ordonner de quitter la place, et de me borner strictement, dans l’avenir, à m’occuper de mon propre travail. Mon premier mouvement fut de le faire révoquer. Mais je réfléchis que cette mesure pourrait nuire à d’autres que lui, et ne me causerait aucun profit. Je le laissai donc.

J’allai ensuite trouver le ministre de la guerre. Il refusa de me recevoir tant qu’il ne sut pas que j’étais attaché au gouvernement. Je pense que, si je n’avais été un personnage important, on ne m’eût jamais introduit. Je lui demandai du feu (il était en train de fumer) et je lui dis que je n’avais rien à reprendre à sa défense des stipulations verbales du général Lee et de ses soldats, mais que je ne pouvais approuver sa méthode d’attaque contre les Indiens des plaines. Je dis que l’on faisait des engagements trop dispersés. On devrait rassembler les Indiens davantage, les réunir tous ensemble dans quelque endroit favorable, où le ravitaillement des deux partis serait assuré, et alors procéder à un massacre général. Je dis qu’il n’y avait rien de plus convaincant pour un Indien qu’un massacre général.