Il avait apporté un paquet de plumes de volailles, des pommes sèches, des feuilles de tabac, des chiffons, des vieux souliers, du souffre, de l’assa fœtida, un tas d’objets. Il les empila sur une plaque de fer au milieu du wagon et y mit le feu. Quand le tout fut bien allumé, je ne pus comprendre comment le cadavre lui-même pouvait supporter cette odeur. Tout ce que nous avions senti jusque-là, par comparaison, était une poésie. Mais sachez que le parfum primitif persistait aussi énergique qu’avant. Bien mieux. Les autres odeurs semblaient lui donner du ton. Je ne fis pas ces réflexions sur place, je n’en eus pas le temps, mais sur la plate-forme. En faisant irruption au dehors, Thompson tomba suffoqué. Quand nous revécûmes, il dit d’une voix mourante:

—«Il nous faut rester dehors, capitaine. Il le faut. Il n’y a pas autre chose à faire. Le gouverneur veut voyager seul. C’est son idée et nous ne pouvons aller à l’encontre.»

Puis il ajouta:

—«Et savez-vous? Nous sommes empoisonnés. C’est notre dernier voyage. Vous pouvez en faire votre deuil. Le résultat de tout cela sera une fièvre typhoïde. Je la sens venir. Oui, Monsieur, nous sommes élus, aussi vrai que je suis né.»

On nous retira de la plate-forme, une heure après, à la station suivante, glacés et insensibles; j’en eus une fièvre violente, et ne sus plus rien pendant trois semaines. J’appris alors que j’avais passé cette nuit effroyable en compagnie d’une inoffensive caisse de fusils, et d’un lot de fromages sans malice aucune, mais la vérité arriva trop tard pour me sauver. L’imagination avait fait son œuvre, et ma constitution est ruinée pour toujours. Ni les Bermudes ni aucune autre terre ne pourront me rendre la santé. C’est mon dernier voyage. Je retourne à mon foyer pour mourir.

NUIT SANS SOMMEIL

Nous fûmes au lit à dix heures, car nous devions nous lever au petit jour pour continuer notre route vers chez nous. J’étais un peu énervé, mais Harris s’endormit tout de suite. Il y a dans cet acte un je ne sais quoi qui n’est pas exactement une insulte et qui est pourtant une insolence, et une insolence pénible à souffrir. Je réfléchissais sur cette injure, et cependant j’essayais de m’endormir. Mais plus j’essayais, plus je m’éveillais. J’en vins à méditer tristement dans l’obscurité, sans autre compagnie qu’un dîner mal digéré. Mon esprit partit, peu à peu, et aborda le début de tous les sujets sur lesquels on ait jamais réfléchi. Mais sans aller jamais plus loin que le début. C’était toucher et partir. Il volait de pensée en pensée avec une prodigieuse rapidité. Au bout d’une heure ma tête était un parfait tourbillon. J’étais épuisé, fatigué à mort.

La fatigue devint si grande qu’elle commença à lutter avec l’excitation nerveuse. Tandis que je me croyais encore éveillé, je m’assoupissais en réalité dans une inconscience momentanée, d’où j’étais violemment tiré par une secousse qui rompait presque mes articulations,—l’impression du moment étant que je tombais dans quelque précipice. Après avoir dégringolé dans huit ou neuf précipices, et m’être ainsi aperçu que la moitié de mon cerveau s’était éveillée à plusieurs reprises, tandis que l’autre moitié dormait, soupçonnée de la première qui luttait pour résister, l’assoupissement complet commença à étendre son influence graduelle sur une plus grande partie de mon territoire cérébral, et je tombai dans une somnolence qui devint de plus en plus profonde, et qui était sans doute sur le point de se transformer en solide et bienfaisante stupeur, pleine de rêves, quand... Qu’y avait-il donc?

Mes facultés obscurcies furent en partie ramenées vers la conscience, et prirent une attitude réceptive. Là-bas, d’une distance immense, illimitée, venait quelque chose qui grandissait, grandissait, approchait, et qu’on put bientôt reconnaître pour un son. Au début, cela ressemblait plutôt à un sentiment. Ce bruit était à un kilomètre, maintenant. Peut-être le murmure d’une tempête. Puis, il s’approchait. Il n’était pas à un quart de mille. Était-ce le grincement étouffé d’une machine lointaine? Non. Le bruit s’approchait, plus près encore, plus près, et à la fin il fut dans la chambre même. C’était simplement une souris en train de grignoter la boiserie. Ainsi c’était pour cette bagatelle que j’avais si longtemps retenu ma respiration!

Bien. C’était une chose faite. Il n’y avait pas à y revenir. J’allais m’endormir tout de suite et réparer le temps perdu. Vaine pensée! Sans le vouloir, sans presque m’en douter, je me mis à écouter le bruit attentivement et même à compter machinalement les grincements de la râpe à muscade de la souris. Bientôt, cette occupation me causa une souffrance raffinée. Cependant j’aurais peut-être supporté cette impression pénible, si la souris avait continué son œuvre sans interruption. Mais non. Elle s’arrêtait à chaque instant. Et je souffrais bien plus en écoutant et attendant qu’elle reprît que pendant qu’elle était en train. Au bout de quelque temps, j’aurais payé une rançon de cinq, six, sept, dix dollars, pour être délivré de cette torture. Et à la fin j’offrais de payer des sommes tout à fait en disproportion avec ma fortune. Je rabattis mes oreilles, c’est-à-dire je ramenai les pavillons, et les roulai en cinq ou six plis, et les pressai sur le conduit auditif, mais sans résultat. Mon ouïe était si affinée par l’énervement que j’avais comme un microphone et pouvais entendre à travers les plis sans difficulté.