—Voyons, songeait-il, c'est bien moi, Emile, qui aime, qui suis aimé, qui suis heureux?
Oui, c'était lui. Mais cette félicité-là était si formidable qu'il avait besoin d'en douter, par intervalles, pour s'alléger le cœur.
Des insectes bourdonnaient près d'eux, les herbes bougeaient parfois
à leurs pieds, froissées par la marche de quelque bonne bestiole invisible et amoureuse, dont ils ne s'effrayaient point. Et, pas bien loin de leur place, derrière un épais massif, où des lierres passionnés étreignaient des végétaux branlants, on entendait hoqueter une source grave, comme si toute la forêt avait pleuré d'amour autour d'eux.
Le temps passa, passa sans qu'ils osassent remuer; la lune monta comme un front rose parmi les cimes heureuses des bois; ils ne bougeaient toujours point.
Emile avait pris une main de Florence, et, doucement, la tenait appliquée sur sa joue. C'était délicieux. Et par ce chaste contact, tout le fluide de leurs êtres fusionnait, en un large courant électrique qui emparadisait leurs corps. Toutes les attractions, toutes les joies de la planète passaient en eux; ils s'aimaient dans le passé; leurs chairs se souvenaient sans doute de s'être aimées autrefois, dans le limon primitif dont elles étaient sorties. Quand la lune déjà haute vint éclairer les choses autour d'eux, ils regardèrent
les arbres et crurent ouvrir les yeux pour la première fois.
Bons arbres! Emile et Florence paraissaient comprendre leurs formes, ils semblaient s'émouvoir des choses dites par leurs feuilles, et d'anciennes souvenances leur indiquaient d'intimes parentés avec toutes leurs ramures. Jamais ils n'avaient trouvé l'approche des bois si exquise, les ténèbres si veloutées. Tout avait l'air de s'attendrir autour d'eux, tout communiait avec eux, tout devait savoir qu'ils s'aimaient dans la nature; et ils se figuraient volontiers que là-haut, dans les mondes épars sur leurs têtes, de grands vols d'âmes en pérégrination applaudissaient à leur amour.
Tout à coup Emile osa regarder le visage radieux de la jeune fille; et leurs yeux s'envoyèrent réciproquement de telles projections de lumière, qu'ils crurent se voir à travers un soleil.
Alors, inconsciemment, leurs lèvres s'unirent.