—Non, il vaut mieux que je m'en aille! dit-il, péniblement, avec sa langue entravée.

Il avait encore toute sa connaissance. Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes et il les regarda longtemps, Emile et Florence, de ses prunelles graves dont l'azur aboli allait refleurir ailleurs; puis, très doucement, avec une infinie tendresse de voix où se révélait la vision de bonheurs à venir—qu'il ne goûterait pas, lui!--Yan balbutia:

—Lou permé, que l'appellerats Poutoun! (Le premier, vous l'appellerez Poutoun!)

Et il dirigea de nouveau ses yeux vers le plafond familier, comme s'il avait su que son âme allait s'envoler par là.

Il divagua un peu, quand le prêtre, avec des paroles latines, vint lui purifier les sens de son onction spirituelle. Deux ou trois fois, on l'entendit qui disait: «Bé, Martin! Bé, Youan!» comme s'il avait labouré de vastes plaines avec de grands bœufs de rêve. Puis, ses mains lentes firent le geste de filer du lin, en roulant un coin du drap comme un fuseau.

Mais, au crépuscule, quand le soleil fut tombé là-bas, à l'horizon, parmi des nuages de pourpre, Yan frissonna sur sa couchette improvisée. Il ouvrit sa bouche, il allongea son cou, il raidit ses membres, comme si un profond arrachement s'opérait en lui.

—Papa! papa!... appela Emile, qui sentait le Grand Mystère peser dans cette chambre.

Et quelques secondes après sans doute, solennellement, avec des ailes trop pures pour que les yeux des

hommes pussent les voir, au son de lyres trop harmonieuses pour que les oreilles terrestres pussent les entendre, il s'en allait, l'immortel Yan; il s'en allait revivre, bien simple et bien heureux dans quelque coin de ciel gascon, avec des anges de son pays, avec des saints de sa connaissance, avec les aïeux disparus: les braves et modestes laboureurs du Bignaou, auxquels le bon Dieu avait dû ouvrir, toutes grandes, les portes de son beau paradis.