D'ailleurs, il avait presque vendu toutes ses Venise: Armédo lui en avait acheté dix, et Léviston quinze. Il lui en restait à peine une vingtaine.

—Et vous attendez certainement un autre amateur?

—Mais oui, me répondait naïvement le peintre. M. De Lénancourt, le directeur des mines de Cenouilly; za vizite est annonzée pour aujourd'hui. Z'est oun amateur éclairé, m'a-t-on dit.

—Mais comment donc, mon cher! Mes compliments. Lénancourt est un homme de goût. Il a eu les plus jolies femmes de Paris: c'est un juponnier féroce. Aussi, naturellement, est-il collectionneur. L'amour du beau se poursuit en tout. La fortune de Lénancourt lui permet de cultiver l'art dans toutes ses branches; mais je le croyais surtout amateur de bibelots, de vieux Saxe. Vous savez sans doute, mon cher Cantho, ce qu'on est convenu d'appeler objet de Saxe en dialecte parisien.

Et, regardant fixement le peintre dans les yeux:

—Je vois que mes conseils ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd. Comme vous avez eu raison, mon cher, d'abandonner le paysage pour le nu. Je vous l'avais bien dit: un beau modèle peut conduire à tout et vous avez bien fait de compter sur Madame.

Et, m'étant incliné bien bas devant le caftan rose de Zinah, je prenais congé du couple averti.

Décidément, ce Cantho était né coiffé ou tout au moins réussissait merveilleusement à l'être. Il avait su attirer sur lui attentions, faveurs et protections. On s'occupait de son exposition en haut lieu; des amateurs éclairés, enthousiastes de son talent, commanditèrent le jeune maître et firent pour lui les frais de location des salles de la rue de Sèze. L'inauguration en fut un triomphe. Toute la presse, intéressée par les amateurs éclairés, célébra à l'envie cet événement bien parisien. En huit jours, Zéno Cantho devint célèbre sur le boulevard. Lui seul avait compris et bien traduit Venise; des bons camarades venus avec lui des lointaines lagunes et comme Cantho, amoureux fervents de l'Adriatique, la presse, il est vrai, parla moins. On les cita juste comme les comparses de la pièce et les satellites obligés de cette nouvelle gloire. Une étoile venait enfin de se lever au ciel de l'art…

—Et une comète à son ciel de lit, insinuèrent de mauvais plaisants.

Mais la calomnie ne s'attaque qu'au véritable mérite; dans les milieux d'amateurs éclairés, il n'était bruit que de la beauté, du charme étrange et prenant de la belle Mme Cantho. Toute dévouée à la carrière de son mari, elle en était le modèle et l'inspiratrice, et le vrai talent du peintre ne s'était révélé que du jour où elle avait consenti à poser devant lui…