«—Mais, monzieur, ma mort ne vous fera pas entrer en pozezion de mes biens. Que gagnerez-vouz à ze crime?
«—Ze veux bien vous le dire. Votre acte de dézès ouvrira votre zuccezion; votre mobilier zera mis zous scellés et il y zera conztitoué oun gardien. Ce gardien, notre Compagnie est azez riçe pour l'açeter et, z'il est honnête, nouz nouz en débarazerons. Nous nous zommes miz en tête d'avoir votre mobilier; il vous zerait zi fazile de nouz éviter deux meurtres.
«—Mais, monzieur, z'est horrible, abominable!
«—Madame, ze reviendrai à minouit prendre votre réponze ou vous emmener faire un tour en gondoule.»
«A minouit, l'inconnou ze reprézentait devant la marqouize, et la malheureuze femme écrivait tout ze que l'on voulait, lettre à zon intendant, lettre à za femme de çambre. A midi, la marqouise Amaforti avait za camérizte auprès d'elle; elle lui arrivait avec deux caizes d'effets et de lince et zes écrins. Son zeôlier, galant, lui laizait distraire un bon tiers des zoyaux, ceux de famille. On gardait encore la marqouize et la femme de çambre deux çours dans l'izolement de la maizon inconnoue et de zon île, pouis on faizait monter les deux femmes en gondole, après leur avoir bandé les yeux. Elles s'éveillaient comme d'un rêve dans oune partie dézerte dou Lido, la marquize retrouvait zes bagaçes et zes écrins, ceux qu'on lui avait laissés à l'hôtel Danielli; on y était prévenu de zon arrivée.
«La Palomba était entièrement démenazée: la Compagnie anonyme y avait fait maizon nette. L'intendant et le perzonnel ahouris ze réclamèrent des zordres zignés de la marquize. Des voleurs, pas de traze. La marquize ne pout même indiquer la direczion da l'île où elle avait été zéquestrée. Le danger d'aimer trop les promenades sur l'eau avec des gondouliers inconnous, la nouit!»
III
OPERATIONS YANKEES
—Les bandes organisées en vue de s'emparer des portefeuilles et des écrins cotés dans le monde du sport et de la finance, mais ce sont de véritables administrations fonctionnant d'après des statuts, à l'instar de Sociétés coopératives. Elles ont leurs agences de renseignements, leurs voyageurs et leurs courtiers, leurs pisteurs surtout ou plutôt leurs rabatteurs, lancés à travers les capitales et les villes de luxe, à l'affût du bon coup à faire… Ces bandes! mais elles ont mieux! Elles ont leurs maisons de banque et de recel, et celles-là de tout repos et d'absolue sécurité, complètement inconnues de la police, car la maison de recel supprimée, c'est l'effondrement même de la combinaison.
«Le siège de ces Sociétés est ordinairement en Amérique ou à Londres; un grand port de commerce aussi, port d'embarquement et de départ, est un centre indiqué d'opérations: Marseille, Newhaven, Chicago ou Hambourg. Je ne vous parle pas des villes d'eaux, surtout celles où l'on joue. Le joueur est une proie d'élection et une aubaine pour ces chevaliers du rossignol et de la pince-monseigneur. Et quel admirable outillage la maison-mère ne met-elle pas à la disposition de son personnel! Il y a des trousses perfectionnées, où tous les instruments nécessaires à forcer une porte, un sac à bijoux et même un coffre-fort s'aplatissent et se résument, démontés pièce par pièce, en une infinité de petites lames et de rouages minuscules, dont l'ensemble ne dépasse pas la longueur et la grosseur d'un pouce. En cas d'arrestation, le malfaiteur porteur de cette trousse a pour la dérober les plus subtiles cachettes; et la police, au courant des imaginations osées des cambrioleurs, a dépisté depuis longtemps le stratagème des chaussures à semelles creuses et des talons tournants. Certaines légendes littéraires, mais démenties quai des Orfèvres, voudraient que le service anthropométrique ait parfois découvert des trousses professionnelles à l'endroit où le Nègre de la maréchale Lefèvre avait caché le diamant dérobé à sa maîtresse. Mais ce sont là des inventions de chroniqueur. Le corps humain n'a pas cette élasticité, et si sur la frontière belge les filles enrôlées dans les bandes de contrebandiers trouvent, pour passer tabacs et cigares, d'étranges ressources en elles-mêmes, ce moyen, quoi qu'on en ait écrit, est refusé aux malfaiteurs. La nature a été avare envers l'homme, car les femmes soupçonnées de porter de la marchandise prohibée et des trousses de caroubles (pour parler argot) ont, en cas de péril, l'épaisseur complice de leur chevelure, pour y dérober la preuve de leur culpabilité. Mais la police, déjoueuse de ruses, a aussi éventé le stratagème du chignon. Mais que nous voilà loin de compte, mon cher Cantho! Vous m'avez raconté, et de façon savoureuse, la manière dont la marquise Amaforti fut dépouillée de tout son mobilier d'art dans sa villa de la Brenta, ce dernier automne, et comment, emmenée et séquestrée par une bande audacieuse de malfaiteurs en une île de la lagune, elle avait dû, sous les pires menaces, signer l'ordre de laisser déménager tout son domaine. Je n'ai pas oublié comment l'opération eut lieu sous les yeux ébaubis de l'intendant et du personnel ahuri de la villa; la chose fut menée et enlevée de main de maître. D'après ce que vous m'avez dit, ce doit être une bande américaine qui fit le coup. Ces gens-là sont hors pair; leur organisation fonctionne sur des rouages administratifs admirables; ils n'opèrent que sur des renseignements précis et n'hésitent pas à faire les plus grands frais; la mise de fonds n'est rien pour eux auprès de la réussite. La marquise Amaforti devait être épiée, surveillée et pistée depuis longtemps. Aussi voyez avec quelle sûreté de main la marquise fut dévalisée, et avec quelle impunité s'en tirèrent les voleurs.
«Oui, ce devait être des Américains! Ce sont bien là leurs façons de faire. J'ai pour eux la plus vive admiration. Ce sont des mathématiciens de premier ordre. Ils mettent tous les atouts dans leur jeu par un calcul logique des chances et des probabilités; mais pourtant ils ne réussissent pas toujours.