—Le Bois de Boulogne n'en a pas le monopole, pourquoi n'y en aurait-il pas sur les lacs italiens?

—Vous me suffoquez!

—Je vous dirais même que mon amie, elle, n'est pas partie le lendemain. Elle est restée la nuit suivante.

—Mais c'était une fille, alors, que votre amie!

—Je ne vous ai jamais dit, milady, que Sergine fût une femme du monde. C'est une fort belle fille, en effet, et qui met une complaisance charmante à faire le bonheur de ses contemporains. Oui, Sergine est ainsi. Elle verse généreusement à tous ceux qui l'entourent la capiteuse ivresse d'une réelle beauté. Sergine est Basque et, comme vous le savez, milady, les provinces basques ont le sang chaud. Née à Hendaye, elle est allée toute jeune à Bordeaux et maintenant Paris la possède, Paris, la Riviera, les villes d'eaux et même l'Italie l'été. Sergine ne se croit pas le droit de priver l'Europe de la clarté de ses yeux bleus et du piment de son sourire, elle en gratifie même au besoin les deux Amériques, elle est née courtisane, ses yeux consentent même quand sa bouche dit non. Le hasard intelligent pour elle a voulu que ses quotidiennes faiblesses lui rapportent bon an mal an près de quatre-vingt mille livres, les vraies vocations réussissent toujours. Je vous ai fait le portrait de Sergine…

—Et c'est à cette créature qu'est arrivée…

—… Une chose qu'elle a trouvée très simple. Cet été, ou plutôt cet automne, Sergine a été appelée à Vienne et a gagné l'Autriche par Venise, elle est descendue sur Milan par le Saint-Gothard et a eu la curiosité des lacs. Oh! en passant. Après Côme et Lecco, le lac de Garde était tout indiqué; les Compagnies, qu'elles soient Cook ou Lubin, vous tracent toujours le même itinéraire. Sergine quittait donc Lecco un matin pour s'arrêter à Bergame de midi à huit heures, et débarquait à Dezenano à minuit. Dezenano est la seule station du lac de Garde. Sergine ne m'a pas dit le nom de l'auberge où elle était descendue, mais c'était une vieille osteria italienne, d'un dénuement et d'un abandon absolus, aggravés par le voisinage du lac, et dont les hautes salles voûtées l'impressionnèrent. Sergine se crut descendue dans un couvent, mais les allures du portier de l'hôtel n'avaient rien de monastique. Sergine voyage avec une femme de chambre. Dans le silence de l'hôtel endormi, ce fut le portier de l'hôtel qui conduisit les deux voyageuses à leurs gîtes. Sergine eut tout de suite l'intuition d'une aventure flottant dans l'air. Les yeux de l'homme la brûlaient. En lui remettant son sac de voyage, il avait trouvé le moyen de lui frôler les mains et, quand il lui montra le système des verrous et des serrures qui était très compliqué, les doigts de l'Italien s'attardèrent encore plus qu'il n'aurait fallu dans les siens; mais tous ces travaux d'approche n'épouvantèrent pas Sergine. Sergine a l'habitude de l'aventure et le goût inné de l'amour. Mon amie est merveilleusement blonde, une blonde savoureuse à chair de fruit, frottée de rose aux bons endroits, et ses grands yeux humides sont remplis de promesses. C'est en plus opulent le genre de beauté de la comtesse Azimoff. Il faut croire que cet Italien basané est un friand des cheveux de métal clair et des peaux lumineuses; aussi, ma belle amie ne fut-elle pas trop étonnée de voir surgir ledit portier au milieu de sa chambre dans le silence et l'isolement de la nuit. Sergine est faite à ce genre de visites et je n'oserai pas vous affirmer qu'elle eût vraiment fermé la porte. Elle m'avoua pourtant que sa surprise fut, cette nuit-là, relevée d'un piment de terreur et que l'imprévue apparition de l'homme au milieu des ténèbres, pieds nus et la main armée d'une lanterne sourde, emplit toute sa chair d'un frisson sinistre et délicieux.

Lady Forkett était haletante; ses yeux de faïence arrondis de terreur ou d'extase buvaient les paroles du jeune Ramirès: «Une sadique, une malade, une impudique créature!»

—Tout ce que je sais, c'est que cet Italien ne dut pas s'ennuyer, et Sergine non plus ne s'ennuya pas. Elle devait partir le lendemain à cinq heures, pour dîner et coucher à Vérone, elle s'attarda toute la journée sur le lac et ne partit que le surlendemain matin.

—Et cette seconde nuit? interrogeait l'Anglaise avec un tremblement dans la voix.