—Faire renaître une occasion n'est plus une surprise des sens, mais du libertinage. Une fantaisie n'est pas une habitude.

III
PUDEURS ANGLAISES

—Nous avons beau être en France et pis à Monte-Carlo, la plaisanterie a des bornes. Pour moi, l'histoire de la comtesse Azimoff est tout à fait shocking, shocking. La comtesse a beau être nihiliste et libérée de tout préjugé, elle est née. Vous me voyez au regret que ma sœur Bellah ait assisté à cet entretien.

Et lady Forkett, la maigreur de sa poitrine encore accentuée par le haussement d'épaules qui la creusait, exagérait à plaisir la noblesse de son port de tête et l'indéniable aristocratie de son profil.

Les dîneurs venaient de quitter la salle; la comtesse Azimoff avait déclaré qu'elle ne voulait pas manquer le deuxième acte de la Damnation. Elle s'était levée, onduleuse et souple, dans les scintillements noirs de sa robe de jais, et Léviston, le Brésilien, l'attaché d'ambassade suédois, presque tous les hommes l'avaient suivie: son sillage avait entraîné les mâles. Le baron et la baronne Rodestern et Ramirès, le jeune Argentin un peu Espagnol, étaient demeurés dans la galerie auprès de la richissime Anglaise. Miss Bellah, la sœur, était remontée dans sa chambre chercher un éventail, avait-elle dit.

L'histoire narrée par la comtesse Azimoff était plutôt raide en effet; l'irruption, en pleine nuit, dans sa chambre à coucher, d'un portier d'hôtel, sous prétexte qu'elle lui avait donné cinq lire de pourboire, dépassait toutes les hypothèses. Même en Italie, ces choses-là n'arrivaient qu'aux femmes qui le voulaient bien. Cet homme n'avait osé l'aventure que parce qu'il s'était senti autorisé. La comtesse avait dû regarder ce faquin d'une façon telle que…—cette Moscovite avait des prunelles si singulièrement insistantes—et puis, on ne donne pas cinq francs pour monter des bagages. Elle, lady Forkett, voyageait tous les ans en Italie avec sa sœur, et jamais elles n'avaient soupçonné l'ombre d'une pareille aventure. Les deux hommes échangeaient un bref regard… Lady Forkett n'avait pas le physique de la comtesse Azimoff. Et puis qu'est-ce que c'était que ce système de verrous et de barres de fer qui ne fermaient pas? Cette Russe y avait mis de la complaisance, et puis, quand cet homme était entré chez elle, pourquoi n'avait elle pas crié, appelé à l'aide? Sa version ne tenait pas debout. Ce n'est pas par terreur qu'elle avait cédé à cette brute. Au fond, elle avait désiré cette présence, et cette bête sauvage ne s'était risquée auprès d'elle que préalablement apprivoisée.

Les deux hommes écoutaient l'Anglaise éructer l'acrimonie de sa bile; on aurait dit qu'elle déchargeait une ancienne rancune. Sa vertueuse indignation avait comme un arrière-goût de fiel. Lady Forkett passait pour avoir, tant dans son domaine de Balgirood, en Écosse, que dans sa maison montée à Londres, la première livrée des trois Royaumes. Les valets de pied et les cochers de lady Forkett étaient célèbres dans toute l'Angleterre; son personnel était recruté avec un soin tout particulier parmi l'humanité la plus musclée et la plus saine de la campagne et des faubourgs. C'était là une des vanités les plus affichées de la millionnaire. La malignité publique attribuait à cette sélection de l'antichambre et de l'écurie des motifs d'un ordre secret, et pourtant jamais un scandale n'avait atteint la réputation de lady Forkett. Sa morgue puritaine planait au-dessus de tout soupçon, mais la médisance n'en trouvait pas moins son compte dans le physique si précieusement choisi de son personnel et, quoique étrangers, Rodestern et Ramirès étaient suffisamment au courant des choses d'outre-Manche et d'ailleurs pour apprécier, comme elles le méritaient, les justes pruderies de l'Anglaise.

Lady Forkett ne lâchait pas sa proie:

—C'était comme la version que la comtesse donnait de son départ, le lendemain même, de cette auberge! Cela ne se soutenait pas. Comment elle se donnait, en pleine nuit, à un inconnu, pis, à un subalterne, dans la chambre délabrée de cet hôtel sinistre; elle ne s'était pas gênée pour leur laisser entendre que la nuit avait été… chaude… Ses yeux noyés, son sourire en parlant l'accablaient; et après cette nuit-là, elle serait partie, elle qui était venue dans ce pays pour deux jours, cela ne tenait pas debout. Aucune femme dans son cas ne serait partie, c'était une psychologie de haute fantaisie qu'elle leur avait servie et…

—Aucune femme! oh! milady! interrompait le baron de Rodestern, enchanté de prendre tant de pudeurs en faute.