«Avons-nous été raisonnable aujourd'hui? faisait lady Horneby sans répondre à la jeune fille.—Tu le sais bien, puisque tu viens d'interroger Brigitte. Et ce docteur, qu'a-t-il ordonné de si affreux, de si épouvantable, que tu n'oses pas me le dire. Il ne nous envoie pas en Suisse, j'espère. Ah! tu sais que je n'irai pas.»
Une moue alourdissait l'ovale aminci du visage d'Ellen. Les pommettes légèrement fardées par la fièvre, l'éclat des plus admirables yeux avivés par une cernure mauve d'une douceur de pastel, Ellen Horneby avait dans sa sveltesse juvénile et lassée une fragilité de tige et une grâce alanguie de fleur de luxe, une de ces fleurs de serre, on dirait, exténuées de soins et de chaleur. Tout était rare en elle, tant la maladie l'avait affinée, le bleu violet de ses prunelles trop larges, le dessin délicat de ses lèvres, la ciselure de ses narines trop mobiles, la transparence de son teint, l'étroitesse de ses épaules tombantes, la soie floche de ses cheveux et jusqu'à la fluidité de ses mains, tout en elle semblait irréel. C'était une créature d'aristocratie et d'exception, marquée, on le sentait, pour une fin prochaine. Dans cette chambre luxueuse d'hôtel moderne, miss Ellen Horneby était déjà d'au-delà, et c'est ce que semblait sentir et pressentir la pauvre femme blottie contre elle et qui, sans pouvoir lui lâcher les mains, la buvait si ardemment du regard.
Lady Horneby, en dévisageant ainsi sa fille, se grisait aussi d'une ressemblance, la ressemblance de son fils Edwards, mort il y a trois ans, que la jeune fille lui rappelait trait pour trait. «Eh bien, tu ne réponds pas, maman?»
Lady Horneby s'arrachait enfin à son silence. «Non, nous n'allons pas en Suisse, ma chérie, nous retournons au soleil.—Sur la Riviera, pas à Menton au moins. C'est trop triste.—Peux-tu dire cela après la vie que tu m'y as fait mener cet hiver! Non, pas à Menton.—A Cannes alors? faisait presque joyeusement la malade.—Non, pas à Cannes.—A Nice! le docteur Hameroy n'a pas pu ordonner Nice.—Nous n'allons pas si loin que cela, ma chérie, nous allons à Hyères.—Hyères, où est-ce cela? personne ne va à Hyères.—Je te demande pardon, mon enfant, on y envoie les gens très malades, et la voix de l'Anglaise était devenue grave. Et comme tu peux encore guérir, ma petite Ellen, je veux te guérir.» Les yeux de la jeune fille s'étaient subitement agrandis, voilés de larmes. «Une station de malades où il n'y a ni casino, ni carnaval, ni fête de fleurs, mais nous allons y mourir d'ennui, maman, et, avec un redressement de tout son être, je ne veux pas aller à Hyères.» Lady Horneby regardait sa fille dans les yeux. «Ellen, tu me fais beaucoup de peine; tu sais que je n'ai plus que toi au monde, tu n'ignores pas comment j'ai perdu ton frère et tes sœurs. Je ne t'ai jamais rien refusé, Ellen, j'ai toujours cédé à tous tes caprices. Eh bien, il faut faire enfin quelque chose pour moi. Tu vas consentir à passer cet hiver à Hyères.»
La jeune fille s'était rapprochée de sa mère, elle lui prenait les mains et, posant sa jolie tête sur son épaule: «Maman, je suis donc bien malade?—Il faut guérir, mon enfant.» Ellen baissait un front brusquement barré d'une grande ride. «Ah! cet Hameroy, je le déteste», et puis redressant sa petite tête obstinée, aux traits tout à coup arrêtés par l'énergie saxonne: «Oh! maman, je vais mourir d'ennui dans cet Hyères.—Non, faisait Mme Horneby, Toulon est à côté, il y a l'escadre.—Tu sais bien que l'escadre est à Villefranche pendant tout le carnaval. Ah! il va être gai, notre mois de février, maman, et moi qui avais commandé chez Doucet un tas de jolies choses. J'avais apporté les modèles pour te les soumettre; je n'en veux plus, c'est fini. Dans ce pays de sauvages!» et, croisant brusquement ses jambes en tailleur, elle se rencognait dans le fond de sa chaise longue.
Lady Horneby se levait, venait s'appuyer des deux mains sur le dossier du meuble et, posant doucement sa joue sur celle de la révoltée: «Au contraire, il faut garder toutes ces jolies lingeries et ces modes parisiennes. Il faut songer à être très belle, ma mignonne. Harry ne revient il pas au printemps.—Harry! et la malade avait un regard à la fois effaré et joyeux.—Mais oui, il quitte son régiment fin avril, tu le sais, et il doit être à Londres dans la première quinzaine de juin, il s'arrêtera certainement ici pour saluer sa fiancée au passage. Ellen ne veut donc plus plaire à son cousin?—Oh! maman.» La jeune fille avait levé les bras et tendrement attirait sa mère contre elle. Une longue étreinte unissait les deux femmes.
En prononçant le nom d'Harry, lady Horneby avait touché une des fibres secrètes d'Ellen; les deux jeunes gens avaient été élevés ensemble et vaguement destinés l'un à l'autre dans les projets de leurs parents; miss Horneby adorait son cousin. Depuis quatre ans qu'il était aux Indes, il n'avait jamais cessé de donner de ses nouvelles tous les mois; cette correspondance était une des grandes joies d'Ellen, une de ses grandes préoccupations aussi. Dans ses lettres la jeune fille racontait tout à l'officier sur ses déplacements, ses excursions, ses voyages, ses bals, ses végliones, ses parties de tennis et ses succès mondains; elle lui racontait même ses flirts, elle y était parfois hardie, car cette petite fille ardente était aventureuse et coquette; mais, au cours de ses imprudences, Ellen n'avait jamais oublié la longue moustache blonde et le torse corseté de rouge de son beau cousin.
«Je me soignerai donc, maman, disait la malade blottie comme un petit enfant contre sa mère.—Et il le faut, tu sais, ma chérie, tu as beaucoup maigri; tu es encore jolie, certes, mais ces grands yeux-là sont creux et ce visage est émacié par la fièvre. Tiens, regarde dans ce miroir, et, atteignant d'une main une petite glace ovale posée sur la table, lady Horneby la tendait à sa fille. Il ne faut pourtant pas que ce bel officier ne te reconnaisse pas.»
La jeune fille était devenue pensive, elle se regardait longuement dans le miroir. «Oui, j'étais plus jolie», et elle faisait un geste vers la cheminée. Lady Horneby devinait son désir, elle allait y prendre un portrait d'homme encadré d'argent ciselé: c'était la photographie d'Harry Astlher. Miss Ellen Horneby le contemplait longuement. Il y eut un silence. «Oui, Gladys est plus grasse que moi, mais elle est brune, pensait tout haut la poitrinaire. J'engraisserai à Hyères, maman?—Mais certainement, du moment que tu iras mieux, l'embonpoint te reviendra.» La jeune fille avait laissé le portrait et repris le miroir. «Alors nous allons à Hyères, câlinait lady Horneby, puisqu'il le faut? Et tu consentiras à te soigner sérieusement enfin, à suivre à la lettre toutes les ordonnances, tu ne te révolteras pas contre les prescriptions des médecins. On se couchera tôt, on ne sortira pas après le coucher du soleil, on mangera toutes les bouillies d'avoine sans faire la grimace.—Oui, maman.—Et pour commencer, faisait l'Anglaise enhardie, nous n'irons pas à l'Opéra ce soir.—Comment!—Le docteur Hameroy l'exige. L'humidité de ces brouillards est tout ce qu'il a de plus mauvais pour toi. Sortir le soir, c'est risquer une rechute. Tu ne voudrais pas m'attrister davantage, dis?—Soit, nous n'irons pas au Tannhäuser, et tout à coup se précipitant contre sa mère d'un élan un peu sauvage: Mais dis, maman, dis, on me guérira!» Lady Horneby pressait sa fille entre ses bras, elle appuyait lentement ses lèvres sur ses paupières, mais à la même minute une crispation douloureuse contractait tout son pauvre visage. Elle venait de percevoir dans l'haleine de sa fille la petite odeur de pourriture qu'elle avait si souvent respirée sur la bouche de ses autres enfants, et cette petite odeur-là ne la trompait pas.
Le rapide de luxe filait à travers la Crau incendiée de soleil. Adossée dans un angle du sleeping-car, Ellen Horneby, tout emmitouflée de lainages blancs et de fourrures, regardait fuir, sous le ciel implacablement bleu, l'aridité grise des plaines arlésiennes.