—Vous savez que nous passons, tous les ans, un mois d'automne à Venise, du 15 septembre au 15 octobre. Ce n'est pas que je raffole précisément des allées d'eaux moisies que sont les canaux, et de tous ces vieux plâtras, fatras et patatras que sont les palais de la cité des Doges. Certainement il y a là de belles architectures, mais, en somme, tous ces canaux sont des égouts, et si j'aime assez la gondole—car, à la vérité, on est très bien en gondole—ce ne sont pas que des souvenirs de gloire qu'on remue dans l'eau des canaletti; il y en a là des bouillons de culture pour microbes de typhoïde, et de la vieille vase, et des trognons de choux! Mais Hélène—Hélène c'est ma femme—s'est mis en tête de passer ses étés en Italie; il paraît que c'est le dernier cri. Hélène est une créature parfaite, mais d'un snobisme! Depuis qu'elle connaît la princesse Strya et qu'elle a pris le goût de l'esthétisme, elle m'en fait voir plutôt de grises; mais comme elle demeure, au milieu de tous ses engouements, une parfaite maîtresse de maison et qu'on mange chez nous à ravir, dame, je lui passe quelques fantaisies. Mais on ne m'y reprendra plus, j'en ai soupé de l'Italie après ce qui nous est arrivé cet été.
—Le fait est qu'il faut qu'il t'en soit arrivé de raides pour avoir fait de toi un chauffeur, ricanait de Mercœur.
—De raides! de sinistres, renchérissait le millionnaire. Donc, cet été comme les autres étés, nous avions ainsi arrangé notre temps: un mois en Suisse, à quinze cents mètres, pour nous refaire les poumons; quinze jours sur les lacs italiens, et de là nous descendons sur Venise. Hélène y possède quelques amies sur le Grand-Canal. Ah! la neurasthénie et les manies de ces dames, je vous jure qu'il y aurait là de quoi écrire des livres. Moi, j'ai horreur des musées, des églises et de toutes ces peintures qu'il faut aller voir d'un bout à l'autre de la ville, dans des faubourgs perdus, au fond de je ne sais quelles chapelles en ruine ou dans quelque vieux palais; mais Hélène a la folie de ces petits voyages de découverte. Tous les matins, avec une de ses amies, la princesse Strya ou quelqu'autre grande dame esthète, elle partait en gondole, et cela à la recherche de je ne sais quel Tintoret, quel Titien, quel Tiepolo ou Bellini non classé dans le Bædecker, car trouver un tableau inconnu, tout est là. C'est une mode et c'est un sport. A midi, au restaurant Vapore, ou le soir à Florian, ces dames se font part de leurs trouvailles; c'est assez innocent et je laisse ma femme complètement libre. Moi, pourvu qu'on me laisse fumer tranquillement mon londrès dans un rocking-chair, sur la terrasse de l'hôtel, ou regarder les Vénitiennes passer devant les tables de Quadri, je me déclare parfaitement heureux. Donc, cet été comme les autres, nous étions partis pour Venezia. Fichue idée! nous étions si bien à Bellagio, à la villa Serbelloni, sur le lac. Un caprice d'Hélène, qui voulait voir Lugano et Pallanza, nous remettait le 16 septembre à Milan. Aimez-vous Milan? moi pas; il y a de bons restaurants, ça c'est vrai, mais la ville est par trop française, ce n'est pas la peine d'être en Italie; mais il y a une certaine bibliothèque Ambrogienne et un certain San-Ambrogio de style roman dont Hélène est folle; il y a aussi un peintre que ma femme a découvert à Milan et dont personne ne parle, un certain Bramantino et, chaque fois que nous allons à Venise, il faut s'arrêter à Milan pour Saint Ambroise et ce Bramantino.
«Nous voilà donc à Milan à cinq heures du soir. Il y avait deux jours que nous avalions des lacs; c'est vous dire si nous nous sommes couchés de bonne heure. Le lendemain, je laissais ma femme aller à ses basiliques inconnues et à ses peintres ignorés, et le soir, pendant qu'elle colligeait ses impressions, car elle collige aussi, ma femme, je vais faire un tour dans la galerie Victor-Emmanuel. Là il y a des restaurants, des grands magasins, de la lumière, on peut fumer son cigare. Tout à coup des cris, une rumeur, un bruit de foule. Comme les autres promeneurs, je vais voir place du Dôme ce qu'il y a; des groupes effarés la traversaient en tous sens, des officiers de paix couraient après des individus; la foule, très prudente, ne quittait pas le bord des trottoirs. «Sciopero, sciopero», crient des monômes de gamins. «Sciopero, sciopero, qu'est-ce que c'est que ça?»—«C'est la grève, m'était-il répondu; la Chambre du travail vient de la décréter. C'est une protestation contre ce meurtre en Sicile de paysans dans une mine, des grenadiers qui ont tiré sur les mineurs! Vous avez lu dans les journaux, c'est une leçon qu'on veut donner au Roi. Demain, personne ne travaillera.» Là-dessus un coup de feu, un remous épouvanté dans les groupes. Un gréviste vient de faire acte de manifestant sur un consommateur à la devanture d'un café.
«Je rentre à l'hôtel. Ils n'ont pas l'air rassuré du tout à l'hôtel; nous habitons près de la Questure, préfecture de police, et il y a un mouvement énorme sur la petite place, ordinairement déserte.
«Le lendemain matin, Hélène entre, outrée, dans ma chambre: «C'est épouvantable, nous n'allons pas pouvoir partir, je ne puis avoir mon linge. Il y a grève générale, même grève de blanchisseuses. La femme de chambre vient de me dire qu'elle ne peut pas me le promettre pour ce soir, même pour demain, tant que cette grève durera. Comme c'est agréable!—C'est vous qui avez voulu venir à Milan, ma chère.—C'est stupide ce que vous dites là.»
«Et je vais à la poste restante, histoire de prendre un peu le vent et de voir la physionomie de la rue; la Camorra del lavor a été obéie. Il y a grève, toutes les boutiques sont fermées, les volets mis; les commerçants redoutent les pillages de 1898, les boutiques des coiffeurs ont seules une porte entrebâillée, les musées sont clos. On entre à la cathédrale par une petite porte de côté, celles du grand portail sont consignées. Dans les rues, des groupes lisent avidement les placards de la Chambre du Travail collés sur les murs, des bandes d'ouvriers endimanchés parcourent la ville, les journaux lus sont terrifiants, la grève est déclarée pour toute l'Italie, et demain la vie sera suspendue dans toute la Péninsule. D'ailleurs, déjà plus un fiacre sur la place; quant aux tramways, aucun ne circule depuis la veille au soir.
«Je rentre atterré à l'hôtel; les abords de la Questure sont fourmillants de foule; des bersaglieri en tenue de campagne, le fusil tenu au niveau de la cuisse, le canon ballant, vont et viennent sur la place. «Nous n'avons qu'une chose à faire, dis-je à Hélène. Allons à Pavie visiter la Chartreuse, ou partons immédiatement pour Venise.—Et mon linge? crie ma femme exaspérée.—Allons à Pavie, d'ici ce soir ce sera changé.» Nous gagnons la gare à pied. Un indescriptible affolement de départs assiège les guichets; c'est une panique. On dirait un train de plaisir, tant il descend de monde des omnibus d'hôtels, car les omnibus d'hôtels circulent encore.
«Pavie! Pavie ne nous a pas ravis. Nous rentrons à Milan à cinq heures. Même panique aux abords de la gare, mais dans les rues plus personne, la ville est vide, absolument déserte. Place de la Questure, des groupes de scioperanti grondent et montrent le poing aux officiers de paix massés devant la porte; à chaque instant un fiacre s'arrête, d'où descend un civil entre deux agents; le civil est toujours bien mis, c'est un anarchiste qu'on vient d'arrêter, et, à chaque arrestation, les menaces, la fureur et les imprécations augmentent dans la foule. Des femmes en cheveux étreignent des hommes du peuple et essaient de les ramener au logis; les hommes résistent, secouent l'étreinte et les femmes pleurent. Ces scènes populaires intéressent vivement Hélène, qui ne regrette pas d'être venue. A l'hôtel, ils sont consternés. Propriétaire et personnel, qui ont assisté aux massacres de 1898 et se souviennent des pillages, des canonnades et de la foule mitraillée dans les rues, augurent les pires choses de la grève, et moi qui, en cherchant des journaux français, ai été forcé de me réfugier dans une pasticceria devant la charge au pas gymnastique d'un bataillon de bersaglieri, je ne suis pas plus rassuré. Hélène, très surexcitée, voudrait aller dîner au restaurant pour voir, mais tous les restaurants sont fermés. L'hôtel lui-même a barricadé ses fenêtres et sa porte, et l'hôtelier nous empêche de sortir; nous dînerons là, prisonniers de notre aubergiste; toute la nuit, des rumeurs et des allées et venues de troupes nous tiendront éveillés. Je sais les anarchistes coutumiers de la dynamite, et comme notre hôtel touche à la Questure…
—Comme vous êtes long, Désambrois. Et cette automobile! nous ne voyons pas d'automobile jusqu'ici.