Lady Horneby, enfin revenue de son évanouissement, s'était mise debout et, malgré les efforts de tous, avait voulu voir. Les jambes molles, les mâchoires contractées, elle avait descendu lentement l'escalier, elle avait rencontré le cortège et le lugubre fardeau au tournant du chemin, presqu'au seuil de la maison… Et lady Horneby n'avait pas pleuré!
Les cœurs usés n'ont plus de larmes; Niobé pétrifiée regardait d'un œil sec la pluie dorée des flèches d'Apollon.
Lady Horneby fit à sa fille de splendides obsèques. Harry Astlher, prévenu par télégramme, revint de Londres pour conduire le deuil, mais il ne connut pas la vérité. Pour lui, comme pour tous, Ellen Horneby était morte d'un accident. Dans son orgueil de mère, lady Horneby ne voulait pas que sa fille se fût tuée par amour. Peut-être par pitié voulut-elle aussi épargner un remords et une douleur à l'officier, et puis lady Horneby connaissait de longue date l'égoïsme effarant des hommes, et le tragique suicide lui semblait sans doute au-dessus de l'âme épaisse et veule de son neveu. Lady Horneby ne voulut pas pour sa fille du caveau de famille. Le cadavre d'Ellen ne connut pas les promiscuités des fourgons et des attentes dans les gares; contre une somme relativement énorme, cinquante mille francs versés à la caisse de bienfaisance d'Hyères, lady Horneby obtint de la municipalité la permission d'inhumer sa fille dans l'enclos des ruines. La dépouille d'Ellen repose dans l'enceinte de ces vieilles murailles où elle a erré, souffert et rêvé les trois derniers mois de sa vie. Cette solitude ensoleillée, peuplée de lentisques, d'arbousiers et de plantes d'Afrique aux senteurs âpres et vivifiantes, a-t-elle gardé un peu de cette âme ardente, passionnée et fragile que tant de calme et de beauté ne purent guérir.
Lady Horneby, elle, y est demeurée. Cette mère douloureuse s'est à jamais fixée à Hyères, elle y habite toujours la villa Soleil, au sommet de la ville. Elle n'a que le petit chemin à traverser pour être dans les ruines; elle y passe toutes ses journées muette, accablée, vieillie, le front de jour en jour plus penché vers la terre, les gestes d'heure en heure plus lourds. La mort, elle aussi, l'a touchée. Elle s'éteint lentement dans cette splendeur de végétation et de climat unique, anesthésiée, on dirait, par la chaleur et le soleil, la chaleur qui engourdit et le soleil qui endort.
Lady Horneby jouit-elle encore des horizons de montagnes et de l'arabesque épique des îles sur le miroir étincelant de la mer! Voit-elle la vie et son décor à travers les crêpes de ses voiles, et tout est-il devenu pour elle couleur de cendre?… Plus on avance dans la vie, plus tout s'y fane et s'y décolore.
Quel fantôme fixent ses prunelles éteintes et quel passé rumine son silence. Comment cette femme a-t-elle pu survivre à tant de douleur? se survit-elle seulement à elle-même, lady Horneby n'est-elle pas déjà morte, et ce que nous voyons d'elle ne s'agite-t-il pas dans un rêve?
TRAINS DE LUXE
DE MILAN A VENISE
I
CE QUE FEMME VEUT
—Oui, c'est ainsi, faisait le gros Désambrois en se carrant dans son rocking-chair immédiatement mis en mouvement par son poids, oui, c'est ainsi, je suis converti. Moi, l'ennemi juré de l'automobile, l'irréductible adversaire de la vitesse, qu'il n'y a pas deux mois je déclarais le plus stupide et le plus malfaisant des sports, me voilà devenu un fervent des Bouton-de-Dion et des Panhard. Je viens d'en commander trois, oui, trois autos, dont une de trente-cinq chevaux, et je viens de liquider les dix canards que j'avais dans mes écuries.