—Eh bien, comment trouvez-vous mon conte?—Admirable! et il finit là?—Il finissait là hier matin, mais depuis aujourd'hui il y a une variante.—Et laquelle? insistait l'officier, décidé à entrer dans le jeu de sa cousine pour dérouter ses soupçons.—La voici, mais je ne l'ai pas encore établie dans sa forme définitive, mais en voici à peu près le fond. Un jeune étranger aborde dans l'île, il la visite et la traverse en tous sens, mais ne remarque pas les trois Dames. Il ne voit pas plus l'Espérance que la Ferveur et pas plus la Ferveur que l'Illusion, mais elles ont suivi du regard le visiteur et quand l'étranger remonte dans sa galère, leurs yeux à toutes trois se rencontrent; et elles se voient telles qu'elles sont. Elles s'apparaissent décrépites, fanées, amaigries, exténuées et défaites dans leur inutile attente et l'inanité de leurs rêves stériles, elles ne s'étaient jamais regardées, absorbées qu'elles étaient chacune dans le mensonge de leur extase. Elles s'apparaissent telles qu'elles sont, comprennent l'indifférence des hommes et leur solitude, mais, incapables de se mentir plus longtemps à elles-mêmes, elles penchent doucement le front et se laissent mourir, pareilles toutes les trois à des lampes qui s'éteignent… Et tous ces préambules, mon cher cousin, pour vous dire que vous ne m'aimez plus et que je vous rends votre parole.
La jeune fille s'était levée et, toute droite dans la lueur de la lampe, souriait d'une lèvre triste à son cousin.—Votre parole! mais vous êtes folle, Ellen. Je ne vous comprends pas, s'indignait le jeune homme, levé, lui aussi.—Si, vous me comprenez; l'Espérance, la Ferveur et l'Illusion sont mortes. A quoi bon mentir à ces cadavres.—Mais je vous assure, Ellen…—C'est un peu de mon âme que je vous ai montrée là. L'Espérance, la Ferveur et l'Illusion vivaient en moi, dans l'enceinte de ces ruines, oh! d'une vie bien fragile et bien précaire, mais elles vivaient enfin. Aujourd'hui elles ne sont plus. Quelque chose a passé qui les a effeuillées comme des fleurs sèches. A quoi bon prolonger un mensonge qui ne les fera pas revivre!—Mais vous vous méprenez Ellen, je vous aime.—Oui, je sais, comme une malade et comme une sœur, mais plus comme une fiancée. Vous ne savez pas mentir, Harry, et je vous en sais gré. Tout le monde ici ment autour de moi, ma mère, le médecin, Mme Ayrargues aussi, et moi je mens tous les jours à maman, et cette comédie à la longue m'excède et me fait mal. Vous au moins vous ne mentez, vous ne savez même pas mentir, Harry; c'est pour cela que je vous aime et que je suis venue causer en toute loyauté avec vous.—Mais c'est de la folie, je vous jure.—Non, c'est de la clairvoyance. On ne trompe pas une femme amoureuse, et je vous aime encore. Voilà pourquoi je vous rends votre parole; je vous veux heureux et vous ne pouvez plus l'être avec moi.—Je vous prouverai le contraire.—Non, Harry, pour ces sortes de choses la volonté ne suffit pas. Je ne veux pas être un cher devoir, je n'accepte pas votre pitié et je ne veux pas abuser de votre belle âme.
Le jeune homme reconnaissait les phrases insidieuses de miss Harvey.—Vous avez entendu?—Les malades ont l'ouïe très fine.—Vous étiez là!—Peut-être.—Alors vous nous avez épiés, vous, Ellen.—On défend son bonheur comme on peut. Vous voyez que je n'ai pas su garder le mien.
L'officier s'était emparé des mains de la jeune fille. «Ellen, je vous défends de parler ainsi. Ellen, je vous aime, et je vous aurai; je vous aime de toutes les forces de mon sang et de mon âme.» Il l'avait attirée brusquement contre sa poitrine. «Je vous défends de blasphémer davantage; j'ai été imprudent, étourdi; mais je n'ai pas cessé une minute de vous chérir. Vous ne me soupçonnez pas d'aimer Gladys?—Je ne vous ai pas dit que vous aimiez Gladys, mais Gladys vous plaît et je ne vous plais plus.—Ah! mauvaise tête, mauvaise tête, et malfaisante petite créature.» Il avait pris entre ses mains le front d'Ellen défaillante et lui plongeait ses yeux dans les siens. «Quand aurez-vous fini de torturer tout le monde autour de vous, et que vous faut-il de plus que ma parole et mon émoi?»
La jeune fille se tenait renversée dans les bras de son cousin, un sourire alanguissait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres. On ne voyait plus dans ce visage extasié que l'émail des dents et la sclérotique de l'œil. «Est-ce au moins vrai ce que vous dites là, Harry, implorait moins une voix qu'un souffle.—Ah mauvaise! mauvaise!—Eh bien, alors embrassez-moi.»
L'officier se penchait sur la malade et la baisait longuement sur le front; la jeune fille se redressait sous la caresse: «Est-ce ainsi qu'on s'embrasse entre fiancés.—Sans doute.—Ah!» Ellen se dirigeait vers la porte. «Oh! comme il doit être tard… et mon livre que j'oubliais… Bonsoir, bonne nuit, adieu, mon cousin.» La porte était déjà refermée sur elle.
«Étrange, étrange petite fille! faisait Harry Astlher. Je crois qu'il est temps que je parte.»
IX
LA VIE ET LE RÊVE
Lady Horneby se réveillait. Elle s'éveillait, la tête lourde et la bouche pâteuse. Échos répercutés des incidents de la veille, des visions opprimantes avaient hanté son sommeil; elle était encore toute bouleversée des fresques effarantes surgies dans les ténèbres de son angoisse et de sa solitude.
Elle se levait précipitamment, alarmée de l'heure que marquait la pendule. Neuf heures! Un soleil déjà brûlant allumait les lamelles des persiennes, elle les poussait, car lady Horneby dormait toujours les fenêtres ouvertes, et un flot de clarté, un flux de senteurs enivrantes aussi pénétraient dans la chambre. Tout le petit jardin de la villa montait, on aurait dit, dans la pièce. A l'horizon, une mer scintillante s'étalait infiniment plane sous un ciel d'un bleu profond, toute la radieuse allégresse des printemps de Provence enveloppait l'Anglaise de lumière et d'air vif, et, lourds oiseaux de ténèbres chassés par le grand jour, déjà les visions de la nuit s'effaçaient.