Le déjeuner avait marché au delà des désirs de lady Horneby, l'officier avait pris à cœur de bien jouer son rôle. Remonté par sa tante, il s'en était fort bien tiré, Ellen était rayonnante de joie; on est si heureux de croire ce que l'on désire, son sang fluide de malade lui était remonté aux joues, et la face toute rose, de ce rose délicat d'azalée qui parfois faisait d'elle une véritable fille-fleur, elle escaladait, leste comme une chèvre, les éboulis de roches et les degrés croulants de l'immense enclos; lady Horneby n'en revenait pas de cette agilité. Sa fille lui semblait comme ressuscitée. Ses grands yeux violets baignés de lumière reflétaient à la fois tout le bleu de la mer et le bleu profond du ciel, ses cheveux légers semblaient une fumée d'or autour de la candeur de son front, et dans la clarté de cette solitude ensoleillée, parmi ces lentisques et ces agaves engourdis de chaleur, au milieu de toutes ces odeurs brûlantes, elle apparaissait irréelle, aérienne, fantôme solaire, on eût dit, né du mirage du Midi. La jeune fille était comme transfigurée, la joie la nimbait de rayons; un élan l'emportait bavarde et bégayante, tant elle en avait à dire.
Elle allait, elle allait, enjambant les broussailles, à l'assaut des ruines, sans même vouloir accepter l'aide de son cousin; lady Horneby avait peine à les suivre. Brigitte venait en arrière, portant des couvertures et des oreillers.
Ils avaient presque atteint le sommet de la montagne, ils en descendaient maintenant l'autre versant. Les jeunes gens s'étaient engagés dans un escalier tournant, dont les degrés dévalaient sous des arceaux en ruine; une rampe de granit, fleurie de roses sauvages, bordait les degrés du côté du vide. Tout à coup des voix et des éclats de rire montaient d'au-dessous d'eux, une société était installée là au pied de l'escalier, une société joyeuse, car au bruit des toasts, des interpellations se mêlaient des détonations de bouteilles de champagne que l'on débouchait. Ellen Horneby s'était arrêtée interdite, il lui semblait avoir reconnu une des voix, mais les hautes quenouilles d'un petit bois de cyprès dérobaient aux regards la société assise dans le bas.
«Encore un peu de pâté, princesse?—Non, cette langouste est exquise, redonnez-m'en,» et des rires fusaient, puis le brouhaha des conversations se calmait. Une voix d'homme pérorait… «Et de toute cette beauté, de ce climat unique, de cette magie de site et de végétation ils ont fait une ville d'agonie; oui, la civilisation nous a donné cela: une station pour poitrinaires.»
La jeune fille s'était penchée avidement, des cris et des hurrahs saluaient l'improvisation du causeur. «Bravo, Forgett! Bravo, Bob! A vous, monsieur Mornart, un littérateur, faites-nous quelques phrases.» Une voix d'homme se récusait, et puis tout à coup d'un ton de prédication: «Où l'invasion maure avait mis des citadelles et des palais, toute une cour voluptueuse et guerrière, nous avons construit de grands hôtels, un casino et des kiosques de concerts, et dans cette enceinte, sous ces portes cintrées et sur les marches de ces escaliers tournants, qui ne conduisent plus nulle part, parmi ces débris où s'évoquent des silhouettes de sultanes voilées et des casques enturbannés d'émirs, toute l'épopée, enfin, amoureuse et tragique des brûlantes Cordoue et des fraîches Grenade, des Anglaises phtisiques viennent promener leur toux et leur ennui; et ces murs héroïques n'abritent plus que du spleen, de l'angoisse et des râles. Hyères, ville ensoleillée des neurasthénies millionnaires. La civilisation a fait cela.—Bravo, monsieur Mornart. Ça, c'est un vrai morceau de littérature, vous le replacerez dans un de vos livres. Messieurs, un ban pour notre romancier.»
Cette fois, miss Horneby avait reconnu la voix, c'était celle de Gladys Harvey; le sang lui avait reflué au cœur. Devenue brusquement toute pâle, elle avait dû s'appuyer de la main à la rampe; défaillante, Harry l'avait soutenue, tous deux avaient entendu les joyeux discoureurs prononcer leur verdict, l'officier aussi avait reconnu la voix de Gladys.
Ellen descendait maintenant l'escalier, elle avait repoussé son cousin et se hâtait vers le vide; en bas une douzaine de têtes se levaient. C'étaient les visages d'insouciance et de gaieté des visiteurs de la veille. Ils étaient là une douzaine de jeunes gens et de jeunes femmes, assis ou couchés au hasard dans la broussaille et dans les roches, autour d'une nappe étalée dans l'herbe et couverte de victuailles: c'étaient la princesse Nydorff, sa sœur Dora Heacon, le beau Forgett, lady Harvey, Réginald et d'autres encore, sous la conduite de l'intrépide Gladys. Tout ce beau monde avait laissé la tenue de chauffeuse et de chauffeur, c'était un assaut de robes claires et de toilettes printanières pêle-mêle avec des complets d'homespun, des vestons de drap beige et des pantalons de piqué blanc; des bouteilles débouchées, des pâtés en croûte entamés et les plus beaux fruits attestaient un déjeuner de campagne.
«Tiens, Ellen et Harry!» Gladys venait de se lever, elle désignait le couple à toute la bande. «Mes amis, je vous présente l'âme des ruines, Griselidis en personne revenue dans son domaine provençal. Hein! que vous avais-je dit, vous qui ne la connaissiez pas! Mon amie Ellen est-elle assez princesse de conte de fée, une vierge en or fin de livre de légende, et quel beau couple ils font là en silhouette sur le bleu du ciel! Vous êtes très retour des Croisades, master Harry Astlher.» Et tout à coup espiègle: «Bonjour Harry, ça va bien? vous êtes toujours très beau, vous savez. Mesdames et messieurs, je vous présente le plus beau lieutenant de notre armée coloniale, master Harry Astlher, le fiancé de mon amie Ellen Horneby; hip, hip, hurrah! un ban pour les amoureux du château d'Hyères.» Des clameurs accueillaient le toast de Gladys, elle se tenait debout, levant très haut sa coupe de champagne.
Ellen s'était arrêtée, glacée, au pied de l'escalier. Harry se taisait un peu ahuri, mais incapable de dissimuler sa joie d'avoir retrouvé là Gladys; la vue de tous ces jeunes visages et celle aussi des victuailles avaient soudain fait s'épanouir sa figure de bon vivant.
«Mais oui, c'est nous, faisait miss Harvey brusquant la situation; comme tu le vois, nous ne sommes pas partis à Marseille, nous avons couché à Toulon et nous sommes revenus déjeuner dans ces ruines. C'est trop beau, je voulais revivre une journée dans ce décor, c'est un peu le tien, Ellen, et puis je suis revenue aussi un peu pour vous, ajoutait-elle coquette avec un regard de coin à l'officier, je savais que vous arriviez hier soir et j'avais une folle envie de voir quelle mine vous rapportiez de là-bas. Songez, depuis quatre ans qu'on ne s'était vu. Voyons, Ellen, ne sois pas jalouse, on ne te le prendra pas ton Harry, il n'aime que toi, on le sait. Rien à faire, Mesdames, auprès du beau cousin. Nous nous marions fin juin, hein! nous vous avons vus descendre ensemble cet escalier branlant, impossible de nier. Tiens! lady Horneby.» Et l'infatigable Gladys se précipitait au-devant de l'Anglaise, lady Horneby s'était arrêtée stupéfaite au milieu de l'escalier. La princesse Nydorff et miss Heacon s'étaient emparées d'Ellen et l'avaient fait asseoir entre elles. Le romancier Mornart, très intéressé, s'était fait présenter. Réginald Harvey mettait en rapport Harry et Forgett, les présentations se continuaient, des shake hands s'échangeaient; mistress Harvey complimentait lady Horneby sur la santé de sa fille. «Mais elle a une mine charmante, cette enfant…» Après avoir voltigé de groupe en groupe, Gladys était venue s'asseoir auprès du lieutenant et l'avait accaparé; les yeux subitement foncés de la malade ne quittaient pas le couple.