La deuxième ligne présente des rubans jaunes, terminés par des crochets liés à la base d'une palmette blanche. En continuant le déblayement, on atteint les palmettes, qui rappellent un ornement grec bien connu, puis une nouvelle ligne de denticules bleus et verts surmontés d'un double filet vert et jaune.

L'ensemble forme une frise complète, haute de soixante-douze centimètres, mais dont on ne saurait estimer la longueur, car le filon, qui s'étend, parallèle ou perpendiculaire à la façade du palais, pénètre obliquement dans les parois de la tranchée. Aurions-nous rencontré les portes tant cherchées? Marcel est radieux.

Le déblayement s'annonce comme une opération longue et délicate: les briques sont enchevêtrées les unes dans les autres au point de se pénétrer. Les matériaux de terre cuite s'enlèvent encore sans dommage; mais, dès qu'on atteint les blocs de faïence, on ne sait de quel côté les attaquer: d'autant que l'émail se présente toujours face contre terre, que les parements blancs des joints et des lits se montrent seuls et que le dessin apparaît au moment même où la matière se disloque. Chaque tentative nous cause des appréhensions nouvelles, et le cœur bat la chamade tant que le bloc reconstitué ne s'étale pas dans la corbeille.

Marcel sonda l'éboulis qui s'enfonce sous la terre; il fut payé de ses peines par la découverte d'un fragment très précieux. Sur le même fond turquoise morte se détache en profil le mufle blanc, la narine jaune, la moustache féroce d'un fauve fantastique. Un œil rond, indiqué par des traits vigoureux, surmonte le masséter habilement étudié et revêtu d'un émail blanc. Les couleurs sont vives et franches. Cet admirable morceau rappelle, mais avec un modelé plus large, les lions de pierre qui ornaient la demeure des monarques assyriens.

Au-dessus des denticules supérieurs de la frise, nous avons également aperçu, posée sur une bande verte et jaune, une patte blanche en haut relief, armée de deux griffes jaunes; il eût été imprudent de la dégager. D'ailleurs l'éboulis est si dur, si compact, qu'on ne saurait l'attaquer sérieusement avant de l'avoir déblayé sur toute sa longueur.

Malgré son désir de connaître l'importance d'une trouvaille qui s'annonce sous d'heureux auspices, Marcel a fait recouvrir d'une épaisse couche de terre l'amoncellement de briques émaillées. Grâce à ce matelas protecteur, les bas-reliefs, déjà mis à nu, seront préservés de toute dégradation pendant la durée des nouvelles fouilles. Quand les commencerons-nous? Je l'ignore. Le baromètre baisse, baisse toujours; le ciel est couleur d'encre; si je n'avais aperçu le soleil dans ma jeunesse, je douterais de son existence.

24 mars.—N'était la pluie, les travaux marcheraient à souhait. Depuis trois jours et trois nuits, Jupiter tient grandes ouvertes les écluses des fleuves célestes. Le tonnerre gronde sans témoigner de lassitude, la foudre déchire la nue, des rafales de vent menacent d'enlever nos fragiles habitations. L'eau ruisselle de tous côtés, il n'est plus possible de s'en défendre; des gouttières se forment à travers la toile des tentes pénétrée par cette pluie lourde et constante; pliants, couvertures, vêtements sont à tordre. Nous vivons enveloppés de caoutchouc.

Les capars n'ont pas mieux supporté l'ouragan que nos maisons de toile: la cuisine s'est affaissée, la salle à manger dort couchée sur le flanc; les communications avec les nomades sont interrompues, les vivres n'arrivent plus. On a tué un des moutons tuberculeux du mirza et... nous l'avons mangé.

La détresse ne sévit pas seulement dans notre camp. Hier une députation d'ouvriers demanda l'autorisation de présenter ses doléances à Marcel.

«Nous sommes sur le point de rendre l'âme, dit le leader de la troupe. Dix d'entre nous, partis depuis quatre jours afin de ramener un convoi de farine, auront été surpris par la pluie, puisqu'ils nous laissent sans pain et sans nouvelles. La rivière de Dizfoul roule des eaux torrentueuses, Chitan (Satan) lui-même ne saurait la passer. Qu'allons-nous devenir? Tourmentes pareilles ne s'abattirent jamais sur le pays. A quel génie malfaisant peut-on les attribuer, si ce n'est à cette machine diabolique que vous examinez quand vous désirez la pluie?