Un cri, un hurlement indicible se fait entendre. La porte du bain s'ouvre brusquement, des bras s'agitent, un corps tombe à la renverse, et les battants se referment d'eux-mêmes.
Nous courons. Notre malheureux camarade est étendu sur le sol du vestibule, les yeux grands ouverts, les membres raides, la tête congestionnée. On le transporte au dehors. Le pouls ne bat plus. «C'est une asphyxie carbonique,» s'écrie Marcel. Et sur-le-champ il insuffle de l'air dans les poumons, tout en exerçant des pressions sur le diaphragme; nous frictionnons les jambes et les bras. Nos efforts paraissent infructueux, mais un miroir posé sur la bouche se ternit encore. Soudain on perçoit des battements de cœur, puis on surprend quelques mouvements aux commissures des lèvres. Dieu soit loué! le mort ressuscite, il s'agite convulsivement, articule des sons rauques, pousse de grands cris, demande de l'air, finit par se calmer et s'endort. Par quelles angoisses il faut passer quand on est mère de famille!
Le soir, M. Houssay put reconstituer les phases de l'asphyxie. Il ressentit d'abord un malaise étrange, puis de violentes douleurs de tête et voulut sortir; mais, au lieu de s'habiller, il prit ses vêtements, les porta au hammam, et s'évanouit. Un vomissement le réveilla. Guidé par un dernier instinct de conservation, il courut vers la porte, la poussa et perdit connaissance.
Notre asphyxié respire maintenant le mieux du monde. En revanche nous sommes anéantis. Voilà un hammam qui n'aura pas notre clientèle.
24 février.—Le mirza est un homme civilisé. Hier il vint prendre des nouvelles de M. Houssay et lui prouva que la langue française n'avait pas de mystères pour lui. Son vocabulaire se compose de quatre mots: «or, argent, théâtre, Champs-Élysées,» et d'une phrase bien caractéristique: «Mademoiselle, voulez-vous vous promener un peu?» Avec ce bagage on peut aller au bout du monde et mener parfois joyeuse vie.
Avant de se retirer, Abdoul-Raïm offrit de préparer les vivres de campagne. Il se réserve aussi d'engager un cuisinier, car Mçaoud doit abandonner les fonctions qu'il a remplies au grand détriment de nos estomacs, pour celles de surveillant des travaux. Notre pourvoyeur a reçu cent krans (quatre-vingts francs) et envoyé en échange de cette somme un demi-sac de sel, quelques kilogrammes de riz, des oranges amères et un chef loqueteux, habile à préparer la cuisine persane, indienne et même française, dont un Arménien de Bagdad lui aurait révélé les secrets. Puis le mirza demanda deux cents krans pour acheter des allumettes. Hum!... Si la vie est à ce prix, la bourse de la mission sera bientôt plate. De toute façon nous avons hâte de liquider les affaires pendantes et de gagner Suse.
25 février.—Le Jugement de Salomon dont Marcel était chargé de faire hommage au gouverneur de la province vient de revoir le jour. Tant bien que mal, nous avons tendu la toile sur son châssis et réuni les quatre côtés d'une bordure magnifique. Le naïeb el houkoumet (sous-gouverneur) ne fut pas oublié: on lui offrit l'exhibition gratuite de la peinture et du cadre doré destinés à son excellent chef. Il se déclara satisfait—on le serait à moins;—mais en sortant il nous avoua que nous acquerrions des droits éternels à sa reconnaissance si, à ce régal intellectuel, nous ajoutions un cadeau plus tangible.
L'objet de son ambition? Un pliant acheté deux francs cinquante dans un bazar de Marseille. Sous peine de condamner l'un de nous à s'asseoir sur les genoux de la terre, notre mère commune, nous ne pouvions satisfaire un pareil désir. Il a donc été décidé que le nadjar bachy (menuisier en chef) du gouvernement viendrait copier le meuble qui prend, aux yeux du naïeb, les proportions d'un trône d'or.
Un mauvais pliant de corde l'emporte sur le spectacle de la sagesse de Salomon peint à l'huile épurée et entouré d'un cadre... ébouriffant.
Après avoir comblé de bons procédés et de paroles encore meilleures le naïeb et son entourage, Marcel rendit visite au cheikh Mohammed Taher et lui remit un canon méridien.