Et pourtant Djenan-ed-Dar a plus de caractère et plus d’originalité. C’est bien le village militaire, né des besoins de la guerre, et qui disparaîtra avec elle.
Et puis, à Djenan-ed-Dar, on commence à éprouver cette sensation d’éloignement, d’isolement dans l’immobilité du décor, que la présence du chemin de fer efface à Beni-Ounif, embryon d’une Biskra nouvelle.
Quelques mercantis espagnols ou juifs vivent des maigres sous des soldats arabes ou étrangers. Au fond de leurs masures en vieux matériaux ayant déjà servi ailleurs, en d’autres villages provisoires, les « pionniers de la civilisation » versent les élixirs d’oubli à ceux que terrasse le spleen.
Assise devant la porte de son gourbi noir, une maigre Espagnole, sans âge, au petit museau anguleux, à la dure crinière noire, attend, avec une passivité lasse, les soldats que les soirs de chaleur et de malaise, les soirs de rut sauvage, jettent sur son pauvre corps dolent.
Dès qu’un homme rentre, la femme ferme vite la porte à double tour. Dehors, des querelles éclatent, violentes, parfois des batailles, quand les mauvaises têtes de la légion se heurtent à celles des tirailleurs. Tous crient brutalement leur désir, sans honte, et cette pauvre loque d’apparence encore femelle prend à leurs yeux une grâce, un attrait, presque une beauté, dans leur détresse.
… Après quelques heures de promenade lente dans Djenan, après des stations longues sur les nattes du café maure, je retourne vers les ruines du bureau arabe.
Là, à la lueur d’une bougie, c’est une gaie cuisine de sauce poivrée que nous faisons, les trois Arabes et moi. Puis, en buvant du café dans de vieux quarts en fer-blanc, j’écoute la nuit silencieuse tomber sur le désert.
Les mokhazni, enfants des steppes de Géryville, très primitifs et très songeurs, se taisent. Le spahi, Tlemceni rieur, chante de longues complaintes langoureuses, ou conte les légendes de son pays.
Lentement, doucement, je m’endors dans le calme de la cahute dont la porte ne ferme pas, dans la cour sans gardiens, grande ouverte sur l’obscurité du bled.