La lueur incertaine du cierge cisèle étrangement le mince profil d’oiseau de proie du grand mokhazni Abd-el-Hakem, son corps anguleux et robuste disparaissant sous la draperie lourde de son burnous bleu : un silencieux, celui-là, très fruste et très dépaysé dans le « service » du makhzen français[11].
[11] Variante des premières notes :
… Un silencieux celui-là, très fruste et tout dépaysé dans ce service du beylik français où l’appât de la solde l’a jeté.
Derrière eux, quelques immobiles silhouettes figuiguiennes, laines blanches encadrant des faces de cire. Tout au fond, un masque d’ébène, le khartani Tahar, demi-frère de Ben-Aïssa.
Tous se taisent, écoutant attentivement l’hôte qui parle de sa singulière voix rapide et saccadée, modulée parfois en plainte ou en caresse enfantine. Il nous raconte les histoires de jadis, les légendes, ou défilent les saints de l’Islam et leurs miracles, les hauts faits des ancêtres, toute la vie âpre et violente des nomades et les mystères, les intrigues, la ruse et le sang qui assombrissent la vie ksourienne.
— Tu as vu, Si Mahmoud, la pierre qui est là, dehors, contre le mur de la maison ? Cette pierre a son histoire. Jadis, du vivant de notre saint maître Sidi Abdelkader Mohammed, patron de Figuig, — que Dieu nous fasse profiter de ses vertus ! — des querelles terribles éclataient sans cesse entre les différents ksour de Figuig, pour l’eau des seguia et des feggaguir. Chaque ksar, chaque fraction même, voulait capter les eaux et vouer ainsi les jardins du voisin à la sécheresse et à la mort.
Longtemps Sidi Abdelkader Mohammed exhorta les ksouriens à agir avec équité, à partager fraternellement l’eau que le Dispensateur de tous les biens leur donnait en abondance. Longtemps il leur parla, et sa parole avait la douceur et le parfum ambré du miel sauvage. Mais les impies sont sourds et l’œil des entêtés ne s’ouvre pas même au soleil éblouissant. Le sang coulait toujours, et les mains fratricides prenaient plus souvent le sabre que la pioche. Un jour, après un grand carnage entre les Hammamine, le saint homme de Dieu se lassa. Il arriva à la limite de la colère, et maudit les impies en ces termes : « Soyez maudits, ksour de Figuig, qui renfermez l’impiété, qui abritez la discorde et la cruauté ! Soyez maudits, vous et votre terre, et jusqu’aux pierres de vos montagnes » ! Alors trois pierres maraboutes se détachèrent du sol et furent emportées par la malédiction du saint. L’une d’elles se réfugia dans la koubba de Sidi Slimane, où on la voit encore. La seconde est restée sur le chemin des croyants, pour les instruire et les exhorter à la mansuétude. C’est celle près de laquelle nos ancêtres — Dieu leur accorde sa miséricorde ! — ont bâti cette maison, qui est très vieille. La troisième pierre…
— Si Ben Aïssa, combien d’années a-t-elle, ta demeure ?
Ben Aïssa esquisse un geste vague :
— Dieu seul le sait, car lui seul compte les années toujours semblables qui s’écoulent sur les créatures et les choses qui passent.