Fait cette remarque au sujet de Netotchka Neswanova que Dostoïevski, le peintre par excellence de la douleur, le romancier des âmes morbides, aimait et savait, mieux que personne, peindre les âmes enfantines, celles surtout des enfants malheureux, en son perpétuel apitoiement sur la souffrance. De tous les personnages de ses romans, il n’en est pas un qui ne soit vivant, vrai, d’une émouvante et parfois effrayante vérité. Chez lui, pas un de ces personnages pâles, de convention, qui pullulent chez d’autres auteurs réputés des « maîtres ».
… Rien ne saurait égaler en splendeur et en mystère les nuits de lune dans le désert de sable.
Le chaos des dunes, les tombeaux, les maisons et les jardins, toutes les choses s’estompent, se fondent. Le désert, d’un blanc neigeux, s’emplit de fantômes, de reflets tantôt roses, tantôt bleuâtres, de lueurs argentées… Aucun contour net et précis, aucune forme arrêtée et distincte : tout reluit, tout scintille à l’infini, mais tout est vague.
Les dunes semblent des vapeurs amoncelées à l’horizon. Les pentes les plus proches disparaissent dans l’infinie clarté d’en haut. Les hommes vêtus de blanc marchent, tels des apparitions, à peine distincts, comme vaporeux.
… Remarqué souvent l’aspect fantastique que prenait au clair de la lune un petit pan de muraille resté debout au coin de la ruine située derrière le « quartier », au-dessus du jardin des tirailleurs. De loin, malgré moi, elle me semblait toujours une silhouette humaine dressée là, sur mon chemin, et il m’est arrivé de tressaillir en l’apercevant.
… Souvenir déjà lointain, vieux tantôt d’une année, d’une première nuit dans le jardin du Bir Azzély, au-dessous du cimetière chrétien.
Couchés sur le versant éclairé de la dune, dans l’entonnoir profond, nous regardions le mystère du jardin où, entre les troncs sveltes, sur le sable blanc, les rayons argentés de la lune se jouaient dans l’ombre des palmiers.
… Et l’autre jardin, celui du caïdat des Achèche, où nous avons pleuré enfantinement, pressentant bien, hélas ! en une subite et commune intuition, tous les malheurs qui devaient, des mois plus tard, nous accabler… O mystère insondé de ces presciences humaines, de ces pressentiments vagues, sans aucun fondement matériel et raisonnable, qui ne nous trompent cependant jamais !…