Toute la journée, il erre dans la cour, la tête baissée, son chapelet à la main. Il ne parle à personne et ne répond pas aux questions.

Quand, au hasard de nos promenades, Omar me rencontre, sans un mot, il prend ma main et nous marchons ainsi, lentement, dans le sable lourd… De temps en temps le tirailleur me parle, quand nous sommes loin des importuns. Ses idées sont sans suite, mais il ne divague pas trop. Il est très doux et je me suis habituée à lui.

— Si Mahmoud, il faut prier ; il faut, quand tu seras parti, t’en aller dans une zaouïya et prier.

Marseille, 12 mai 1901.

Quitté Batna le lundi 6 mai, à 4 heures du matin.

Matinée calme, clair de lune, grand silence dans les rues. Descendu jusqu’à la porte de Sétif avec Slimane, Labbadi et Khelifa… Courte station sur un banc de l’avenue de la gare, avec Slimane. Retourné une dernière fois pour voir la chère silhouette rouge déjà presque indistincte dans l’ombre[40].

[40] Ces notes, retrouvées sur une feuille volante, portent en indication : « Notes à recopier dans le cahier commencé à l’hôpital d’Eloued. »

La campagne, de Batna jusqu’à El-Guerrah, est triste et pauvre… Au delà richesse inouïe de coloris et de teintes : coquelicots jetés en taches de sang dans le vert sombre des champs en herbe, glaïeuls rouges, anémones, bleuets, puis taches d’or des colzas… semblables à mon champ, là-bas, sur la route de Lambèse, au 4e kilomètre où je venais, les clairs matins d’avril, avec mon pauvre Souf fidèle… Où est Batna, la ville d’amertume et d’exil que je regrette aujourd’hui, parce que le pauvre ami au bon cœur aimant et fidèle y est resté ? où est Souf ? où est Khelifa ? où sont toutes ces pauvres choses rapportées d’Eloued, souvenirs pieux de notre maison de là-bas ?…


… Arrivée à Bône à 3 heures. Impression intense des jours de jadis chez Khoudja, dans l’étroite cour bleue où tant de fois aussi maman est venue s’asseoir.