Tout dort et tout halète dans l’écrasante chaleur. Dans son lit de pierres blanches, l’oued coule avec un tout petit murmure clair et, au loin, les jardins de Boudjemline, d’un vert ardent, s’étalent voluptueusement.

Sur le pont en fer, le hideux pont gris, un vieux mendiant aveugle, accroupi, secoue lentement son bendir sonore et, dans l’immense sommeil alentour, ces coups sourds ponctuent la lamentation du vieux, pour qui il n’est plus d’heures : « Au nom de Sidi Abdelkader Djilani, maître de Bagdad et seigneur des hauts lieux, faites l’aumône, ô musulmans ! »

A l’infini, l’aveugle répète sa litanie que personne n’entend, à laquelle personne ne répond…

Dans un renfoncement de murailles frustes, sur une natte, deux hommes étendus semblent conférer mystérieusement…

Sans doute quelque grave question, la politique compliquée du Sud, ou même, il se pourrait, un complot… Mais non. Tout simplement l’un d’eux, mince taleb à barbe noire, encapuchonné de blanc, explique à son compagnon l’origine du rêve.

« L’âme, dit-il, est ce qui anime le corps. Le créateur l’enlève parfois, soit momentanément, comme dans le sommeil, soit, définitivement, comme dans la mort. L’âme est une substance lumineuse qui exhale des rayons dès qu’elle est délivrée des entraves de la chair. Alors, suivant que ces rayons tombent dans le monde visible, sur la terre, ou qu’ils se dirigent dans l’au-delà, le dormeur voit les villes, les pays, les arbres, les fleurs, les hommes, les prophètes et les armées qui peuplent la terre… Dans l’au-delà, il perçoit quelquefois des parcelles de l’inconnu d’après la mort… Puis les rayons s’éteignent et l’âme rentre dans son obscure prison charnelle… »

Et, dans l’accablement de M’Sila endormie, les deux sophistes continuent d’égrener tout doucement, avec leurs airs de mystère, leurs dogmes de jadis, au milieu de l’immuable décor de terre et de soleil…

Après le coucher du soleil. — Dans une salle caduque en vieille toub usée, enfumée, sous les solives noires du toit, cinq troncs d’arbres à peine équarris à la hache, portant encore les robustes nervures des maigres arbres du sud, se groupent en une famille étrange. Une pauvre lampe fumeuse éclaire trois hommes encapuchonnés qui tapent des « benadir » craquelés et se balancent en cadence, en psalmodiant lentement les litanies du grand saint de Bagdad, Sidi Abdelkader… Et la lueur rouge de la lampe promène doucement leurs ombres déformées sur les murs bruts où courent parfois de petits scorpions jaunes furtifs ou des tarentes grises.

Tout autour, sur des nattes, les corps drapés s’entassent, se contournent en des poses indolentes ; des profils d’aigle se tendent vers les chanteurs ; de longs yeux d’ombre noire ou d’or roux se ferment à demi…

Deux délicieuses petites filles bronzées, vêtues d’éclatantes robes vertes, avec des agrafes d’argent et des foulards de soie rouge brodés d’or sur leurs cheveux, noirs, écoutent, attentives, sérieuses, debout au milieu du café maure, Tebberr et Oum-Henni, Poudre-d’Or et Mère-de-la-Paix, les deux petites du cafetier.