Et très vite, presque furtivement, je suis allée jusqu’à Bou-Saâda, assoupie sur les bords de son oued tranquille, enchâssée dans la verdure de ses jardins.

Ce fut une courte, une rapide succession de visions, comme des voiles brusquement soulevés et aussitôt retombant sur des coins de pays très dissemblables.

D’abord, sous un ciel noir embrumé par le siroco, la silhouette de Bordj-bou-Arreridj, avec sa vieille citadelle rougeâtre, petite ville, perdue dans l’immensité de la plaine dénudée déjà par les moissonneurs[35].

[35] Notes de juillet 1902.

Dans une boutique envahie de mouches, sur un banc brûlant, un court repos d’à peine une heure.

Le marchand est un Soufi de la tribu des Zegoum. Attristés tous deux — chacun à notre façon — nous parlons du pays qui resplendit là-bas, très loin, sous le prestigieux soleil.

Puis, tout de suite, il faut repartir dans une carriole branlante, couverte en planches, attelée de deux rossinantes faméliques et conduites par le nommé Bou-Guettar, cocher qui ressemble à un brigand.

La chaleur est accablante ; un essaim de mouches nous poursuit ; la voiture a des soubresauts épileptiques… cependant, cela vaut toujours, mieux que la « voiture de poste ».

J’ai pour compagnon de route et pour guide Si Abou Bekr, homme d’une quarantaine d’années, maigre et d’aspect souffreteux, avec un visage bronzé et ascétique, au regard renfermé et triste, presque sombre. Cet homme, fondé de pouvoir de la maraboute vénérée de Bou-Saâda, et qui a la direction d’immenses richesses, porte des gandoura et des burnous très blancs, mais usés et d’une grande simplicité. Son genre de vie est celui d’un pauvre, mais il jouit d’une grande sérénité d’esprit.

Assis tous les deux à l’arrière de la voiture, les pieds ballants dans le vide, nous parlons très insouciamment des choses du Sud, touchant la foi et la jurisprudence de l’Islam.