Il n’y avait cependant pas de révolte dans les attitudes et les discours des fellah. Ils avaient toujours été pauvres. Leur terre avait toujours été dure et pierreuse, et il y avait toujours eu un beylik auquel il fallait payer l’impôt. D’un âge d’or les Bédouins ne gardaient aucune souvenance.

Ils vivaient de brèves espérances, en des attentes d’événements prochains, devant apporter un peu de bien-être au gourbi : Si Dieu le voulait, la récolte serait bonne… ou bien les veaux et les agneaux se vendraient, et un peu d’argent rentrerait. Tout cela, même en mettant les choses au mieux, ne changerait rien au cours éternellement semblable de la vie du douar. Mais l’espoir fait passer le temps et supporter la misère.

… Le Bédouin est chicanier et processif de sa nature. Il considère comme une nécessité de la vie, presque comme un honneur, d’avoir des procès en cours, de mêler les autorités à ses affaires, même privées. Mohammed Aïchouba et son frère Mahdjoub avaient plusieurs fois soumis leurs différends au caïd, et même à l’administrateur, tout en continuant cependant à vivre ensemble.

Au gourbi, c’était Aouda, l’aînée des deux femmes de Mohammed, qui suscitait les querelles. Verbeuse et acariâtre, elle éprouvait le besoin incessant de se disputer et de crier, de rapporter des uns aux autres les propos entendus, habilement surpris. Quand les disputes dépassaient un peu le degré ordinaire, Mohammed prenait une matraque et frappait sa femme à tour de bras, mettant fin aux querelles pour quelques heures. Mais la ruse et la méchanceté d’Aouda n’avaient pas de bornes. Elle en voulait surtout à Lalia, la jeune femme de son mari, douce créature, jolie et à peine nubile, qui se taisait, supportant toutes les vexations d’Aouda et allant jusqu’à l’appeler Lella (madame).

Mohammed, sans tendresse apparente, avait pourtant un faible pour Lalia, et il ne revenait jamais du marché sans rapporter un cadeau quelconque à sa nouvelle épouse, augmentant ainsi la haine et la jalousie d’Aouda. Celle-ci avait deux enfants, deux filles ; et elle comptait sur cette maternité pour empêcher son mari de la répudier. Mais les filles étaient déjà assez grandes, et Mammar, le favori de Mohammed, était le fils de Khadidja, la première femme de Mohammed, qui était morte. Les liens qui attachaient Mohammed à Aouda étaient donc bien faibles.

Comme il est d’usage chez les Berbères de la montagne, les parents d’Aouda l’excitaient encore contre son mari pour provoquer un divorce venant de lui car alors il perdait le sedak, la rançon de sa femme, que les parents remariaient ensuite, touchant une autre somme d’argent.


… Mohammed, son labourage fini, mesura le grain, et son cœur se serra en voyant qu’il n’en avait pas assez pour ensemencer. Il en manquait pour une quinzaine de francs. Où prendre cet argent ? Irait-il, comme les années précédentes, s’adresser à M. Faguet, ou aux Kabyles habitant les « centres » de Montenotte et de Cavaignac ? A l’un comme aux autres il devait déjà plusieurs centaines de francs. Son champ et le troupeau de Mahdjoub servaient de garantie.

Il avait déjà vu vendre aux enchères un champ d’orge et trois beaux figuiers, que M. Faguet avait fait acheter par l’un de ses khammès.

Les usuriers ! Seuls, ils pouvaient le tirer d’affaire. Il fallait bien semer. Et Mohammed calculait, se demandant s’il s’adresserait au roumi de Ténès ou aux Kabyles des villages. M. Faguet lui prêterait le grain en nature au double du prix courant ; les Kabyles, pour un prêt de quinze francs, lui feraient signer un billet de trente…