Un voile déchiré, simplement passé sur la tête, achevait de donner à Mohammed, sous ses haillons, l’air d’un laboureur de la Bible…

Le champ était situé sur le versant d’un coteau aride, au milieu du chaos des collines que dominait de toutes parts une muraille bleuissante de montagnes aux circuits compliqués.

En face, sur l’autre bord d’un ravin, on voyait les gourbis de la fraction des Rabta, de la tribu des Maïne.

Celui des Aïchouba se trouvait un peu à l’écart, au pied de la falaise rouge qui coupait brusquement la montagne. Quatre murs en pierre sèche, aux trous bouchés avec de la terre et de l’herbe, un toit en « diss ». Comme unique ouverture, la porte très basse, telle l’entrée d’une tanière. Une haie d’épines et de branches de lentisque, servant le jour à cacher les femmes et la nuit à abriter le troupeau.

Mohammed était l’aîné, le chef de famille. Ses deux frères, plus jeunes, habitaient sous son toit. Le premier, Mahdjoub, était marié. Se désintéressant du travail au champ, il élevait des brebis et des chèvres, et fréquentait les marchés. Benalia, le cadet, ne ressemblait pas à ses frères. Il avait dix-huit ans, et refusait de se marier.

Il gardait le troupeau et braconnait dans la montagne. Voleur à l’occasion, mauvais sujet irréductible, malgré les corrections fraternelles, il passait ses journées assis sur quelque rocher, en face du grand horizon doré, à jouer de la flûte bédouine ou à improviser des complaintes. Lui seul, peut-être, dans sa tribu, voyait la splendeur des décors environnants, la menace des nuages sur la crête des montagnes obscures et le sourire du soleil dans les vallées.

Au gourbi, Benalia gardait un silence presque dédaigneux. Il ne se mêlait ni aux querelles d’intérêt entre les deux grands frères ni aux interminables discussions des femmes.

Celles-ci étaient nombreuses, dans la demi-obscurité du grand gourbi. Mohammed en avait deux et Mahdjoub une. Il y avait encore là les sœurs non encore nubiles ou divorcées, les vieilles tantes et la mère Aïchouba, l’aïeule décrépite des petits qui pullulaient portés sur le dos des femmes courbées avant l’âge. Et c’était toute une smala exigeante et rusée, quoique craintive.

Pendant que les hommes étaient au dehors, les femmes écrasaient le blé dur dans le vieux petit moulin lourd et faisaient cuire les galettes azymes dans un four en terre ressemblant à une taupinière géante et qu’on fermait au moyen d’une marmite à moitié remplie d’eau.