Parfois, les hommes, plus frustes, s’enhardissent, risquent un mot, quelque souvenir simple et poignant ou quelque plaisanterie sur leur propre infortune.
— On a eu bougrement soif, ce jour-là, dit l’un d’eux qui ne semble pas se souvenir d’autre chose. Et, comme y avait pas d’eau, on s’est envoyé pas mal de litres de vin pur, le soir, quand ç’a été fini. Alors, ça nous a tapé dans le plafond, et ça fait qu’on était un peu soûls.
Très sympathiques, ces pauvres diables qui ont souffert et failli mourir pour des affaires qui ne sont pas les leurs, et qui les laissent profondément indifférents.
Au rez-de-chaussée, une petite salle peuplée de tirailleurs malades.
Là, couché parce qu’il s’ennuie, Mouley Idriss, un grand mokhazni bronzé, musclé, sec, avec une figure régulière et énergique de nomade.
Ce mokhazni fut blessé quelques jours avant El-Moungar, par un djich[5]. Très primitif et d’abord très fermé, Mouley Idriss finit pourtant par se rassurer et par sourire. Il exprime ce que pensent tous les Arabes du Sud-Ouest. Pour eux, il n’est question ni de guerre avec le Maroc ni surtout de guerre sainte. La région a toujours été bled-el-baroud (pays de la poudre), et les tribus de la vague frontière se sont toujours razziées les unes les autres. Mouley Idriss désigne l’ennemi d’un nom significatif ; el khian, les voleurs, les bandits. Il considère les opérations militaires actuelles comme des contre-razzias et des représailles sur les djiouch, tout simplement.
[5] Djich, au pluriel djiouch, petite bande de pillards armés.
Cela explique bien pourquoi les auxiliaires indigènes si précieux, mokhazni, goumiers, cavaliers-courriers, sokhar[6], dont la plupart sont recrutés parmi les nomades du pays, n’éprouvent aucune répugnance à combattre les pillards, et donnent l’exemple d’une valeur, d’une endurance et d’un dévouement au-dessus de tout éloge.
[6] Sokhar, conducteur de chameau, caravanier.